| Praline
Praline Slowe a 15 ans. Ses cheveux, longs
et droits, sont noirs. Ses yeux bleus sont immenses,
surtout en comparaison
avec sa petite bouche en cœur. Elle a des airs de
poupée. Mais Praline est tout sauf une poupée.
Pourtant, elle est gentille, souriante et polie. Ses parents
l’ont bien éduquée. Elle vit dans un
beau quartier, fréquente une belle école.
Praline possède tout, ou presque, ce qu’elle
désire. La jolie jeune fille est sage, sage, sage… Comme
une image….
En vérité… Oui, Praline Slowe a vraiment
15 ans. Ses cheveux, longs et droits, sont noirs… Mais
elle aimerait les couper courts. Ses yeux bleus sont immenses,
surtout en comparaison avec sa petite bouche en cœur,
qu’elle aimerait peindre de toutes les couleurs.
Elle a des airs de poupée, mais seulement aux yeux
des autres. Praline est tout sauf une poupée. Pourtant,
oui, elle est gentille, souriante et polie, car c’est
bien vrai, ses parents l’ont bien éduquée.
Elle vit dans un très beau quartier, elle fréquente
une belle école. Mais elle se sent prise au piège
au milieu de tous ces gens parfaits. Praline possède
tout, ou presque, ce qu’elle désire… Sauf
peut-être ce qu’elle veut le plus : la liberté d’être
différente. La jeune fille était sage, sage,
sage… Comme une image… Jusqu’à cet
instant précis de juin. Qui est-t-elle donc?
L’histoire commence juste ici, après ce point.
Notre héroïne se nomme Praline, comme la saveur
de crème glacée au goût si crémeux,
si doux. Elle est née le 7 avril 1992, un mardi.
Sa mère s’appelle France et son père
Marcel. Ils travaillent pour le gouvernement, ce sont des
fonctionnaires. Tous les deux. De bons citoyens, responsables
et bien comme il faut. Praline est enfant unique, mais
elle aurait voulu avoir cent frères et sœurs.
Praline Slowe est en fait spéciale. Elle rêve
d’être actrice et chanteuse à la fois.
Elle veut changer le monde en trouvant un remède-miracle à toutes
les maladies. Praline veut être dessinatrice de mode,
politicienne, architecte et faire le tour du monde 3 fois.
Elle veut s’endormir en Chine, traverser l’océan
dans ses rêves et se réveiller sur une plage
de Hawaii. Praline veut être musicienne, astronaute
et championne de soccer. Elle veut tout, tout, tout ce
que les autres croient impossible. Elle veut réussir,
aller au bout de ses rêves. Praline veut être
une étoile qui brille tellement fort dans le ciel
que les gens ne regardent qu’elle.
Ses parents auraient pourtant dû s’en douter,
au moment de sa naissance, quand, plutôt que de s’époumoner,
elle étudia d’abord le monde autour quelques
instants. Ils auraient dû le savoir aussi, quand
ils lui attribuèrent un nom aussi peu commun que
Praline. Praline Slowe. Cela sonnait tout de même
pas si mal, non? P.S, ses initiales… Comme si avec
elle rien ne se terminait jamais. Comme pour exprimer qu’il
y aurait toujours quelque chose à rajouter, un petit
commentaire final, une dernière anecdote qui au
fond ne sera jamais la dernière. Un court mot pour
terminer sur une note douce, une ultime pensée sucrée…
La belle Praline a faim de la vie. Elle
veut goûter
toutes les saveurs que le monde a à offrir. Mais
pour ça, elle devra quitter ses parents. Elle devra
leur dire, leur écrire plutôt. Laisser les
mots couler, probablement des larmes aussi, elle l’ignore,
car elle sera déjà loin? Elle devra leur
raconter ses rêves, ses ambitions. Leur expliquer
combien elle les aime, mais qu’elle se doit de partir,
loin… Pas de raisons pour son départ, pas
de cris, pas de déchirures. Pas maintenant. Plus
tard, lorsqu’elle trouvera le courage de revenir… Peut-être… Praline
a le cœur brisé aujourd’hui. C’est
la raison même de cette histoire. La jeune fille
a trouvé de nouvelles réponses à ses
questions. Qui elle est, et surtout pourquoi?
Le 4 octobre 2006
Cher papa, chère maman,
Je vous écris aujourd’hui pour vous annoncer
que je suis partie. Ni plus ni moins. Je ne vous dis pas
ou, car je dois faire mon chemin et je ne veux pas que
vous essayiez de m’en empêcher. Mais ne vous
inquiétez pas, je sais ce que je fais, vous savez
que vous pouvez avoir confiance en moi. Vous m’avez
toujours donné tout ce que vous pouviez et même
parfois plus. Je ne vous reprocherai jamais rien. Seulement,
cette fois-ci, juste cette fois, vous devez me laisser
voler de mes propres ailes. J’ai compris bien des
choses récemment. Vous pensez peut-être que
le monde extérieur est trop dangereux pour moi,
que je suis trop jeune pour comprendre la nature de vos
inquiétudes. Mais détrompez-vous, je comprends à présent.
Vous ne le faisiez pas que pour vous. Jamais je n’ai été celle
que vous croyiez, ni d’ailleurs celle que je croyais
moi-même. J’ai tenté de m’en persuader,
mais je suis différente. Différente de vous,
de ceux qui m’entourent. Je vous expliquerai tout,
un jour, quand je reviendrai. Je penserai à vous,
mais je ne crois pas vous écrire ni vous appeler.
N’envoyez personne à ma recherche, je vous
en prie… Je suis seule dans ma quête… Car
il en est mieux ainsi.
Praline.
P.S Je vous aime…
Quand ils trouvèrent la lettre, déposée
sur le lit de leur enfant, Praline les avait déjà quittés
depuis longtemps. France et Marcel se turent. Ils se regardèrent,
les yeux embués de larmes, puis s’enlacèrent
longuement. Finalement, main dans la main, ils sortirent,
toujours silencieux, et refermèrent la porte sur
le royaume de leur petite fille chérie, mettant
du même coup un baume sur leur chagrin, presque délivrance
de leur secret près d’être dévoilé.
Ils savaient ou elle était. Ils n’enverraient
personne. Praline avait raison, elle était différente.
Il fallait bien qu’elle se découvre, un jour
ou l’autre. Ils avaient encore le temps de l’arrêter,
de la ramener, mais ils étaient conscients que ce
serait mettre une croix sur cette enfant, cadeau du ciel,
qui leur était si précieuse. Non, ils devaient
attendre, la laisser découvrir puis revenir sur
ses traces. Le destin prédisait déjà que
Praline devrait, un jour, aller à New-York.
Assise, silencieuse, Praline soupire. Son
premier voyage seule. Déjà, elle n’est plus la même.
Dans l’autobus qui l’emmène à New-York,
elle se remémore toutes sortes de souvenirs depuis
son enfance. Elle se revoit, toute petite, apprendre à faire
du vélo, puis sa mère désinfectant
son genou ensanglanté. Praline saisit au passage
des instants passés de bonheur, des voyages, des
rencontres. Sa première journée d’école,
son au revoir de la main. Déjà, elle sentait
l’appel de la liberté. Praline, belle Praline,
qui se surprend à verser une larme. Larme d’espoir,
pour elle qui se cherche, comédienne encore anonyme
dans le théâtre de la Vie. Elle qui fait présentement
ses premiers pas vers le rai de lumière, priant
pour être, cette fois, Star de la bonne pièce.
Auditionne-t-elle pour son véritable rôle, à cet
instant précis? Est-elle en route pour la bonne
audition? Mais surtout, sa performance sera-t-elle retenue?
Ce qu’elle est devenue, ce qui constitue Praline
Slowe aujourd’hui suffira-t-il à retenir l’attention
de son public-cible? Praline pourra-t-elle, simplement,
faire tourner la tête de celle pour qui elle s’est
lancée dans cette épopée?
Megh-Ann. Sa tante Meghie. L’artiste, le mouton
noir de sa famille maternelle. Grande et mince, sa peau
est claire et ses cheveux couleur de jais. Avec sa coupe à la
garçonne et ses multitudes de vêtements superposés,
il est évident qu’elle vit dans un autre monde
: le sien. Meghie n’a de cesse de penser à elle.
Quant à Meghie, la seule famille qui lui reste est
sa sœur France, à qui elle ne parle plus depuis
la naissance de Praline. D’ailleurs, les détails
de cette histoire ont toujours été flous.
De toute son existence, Praline ne se rappelle pas avoir
rencontré son unique tante maternelle. Simplement
quelques photographies, et encore, plus ou moins récentes.
Elle vit dans un petit appartement, à New-York.
Elle peint, sculpte et dessine sans cesse. Il semble même à Praline
avoir déjà entendu qu’elle montait
parfois sur les planches, au théâtre. Étonnement,
du moins jusqu’à ce jour, même si elles étaient
en froid, France ne parlait jamais de sa cadette avec méchanceté ou
mépris. En vérité, elle ne l’évoquait
que rarement, mais à chaque fois c’était
avec un sourire pensif.
Par la fenêtre, Praline observe le paysage, les
gens, les villes et les voitures. Toutefois, rien ne l’atteint.
Dans son esprit, un vide s’est créé,
un néant, jusqu’à ce qu’elle
arrive à destination. Si souvent elle a entendu
de New York que tout n’était qu’une
immense explosion de couleurs, d’odeurs, de sons
et de vie, que Praline veut être certaine de ne rien
manquer de son véritable voyage. Elle se demande
si Megh-Ann sera aussi belle en vrai qu’en photographie.
La reconnaîtra-t-elle? Quand l’a-t-elle vue
pour la dernière fois? Auront-elles, toutes les
deux, des centaines de choses en commun, des ressemblances
autant physiques que psychologiques? Acceptera-t-elle que
Praline sache?
Inconsciemment, Praline ouvre son sac à main, sort
une plume, un carnet, et commence à écrire à sa
tante qui ne voudra peut-être même pas d’elle.
Elle lui écrit son périple, ses découvertes,
qui elle est, ce qu’elle désire devenir, pourquoi
elle est là…. Au fil des pages, Praline pleure,
rit puis s’émerveille de ce qu’elle
réussit à dire, ou plutôt à écrire.
Lentement, son cœur dicte ses mains, prenant la relève
de sa conscience. Lorsqu’elle a enfin terminé,
Praline referme calmement sa plume, son carnet et les range
là ou elle les avait pris. Puis, elle s’endort,
la tête pleine d’images, appuyée sur
la fenêtre, tentant de se persuader qu’un jour,
très bientôt, elle pourra remettre ses écrits
dans les mains de Meghie.
Les heures passent, le ciel s’assombrit. Praline
se réveille en sursaut alors que le jour est déjà levé.
Elle s’étire, cherche son sac à tâtons.
Tout à coup, la réalité rappelle ses
pensées encore endormies : son sac à main
a disparu. Des larmes embuent ses yeux, Praline ne voit
plus rien, en fait, son imagination bloque sa vue. Praline
voit l’autre, cette personne qui lui a dérobé ce
qu’elle possède de plus précieux :
son carnet, son porte-feuille, des photos, des lettres,
des papiers, des bijoux… Ses souvenirs les plus chers,
et même certains objets autour desquels gravitent
des mystères pas encore résolus. Paniquée,
Praline tourne la tête de tous côtés,
cherchant désespérément son sac du
regard. Ses instincts la poussent à se lever, à presque
courir dans l’allée. Elle va d’abord
vers l’arrière, scrutant les passagers qui
dorment encore pour la plupart. Un couple dans la quarantaine.
Deux enfants. Quelques vieilles dames. Un homme voyageant
seul. Une mère et son bébé. Un groupe
de femmes portant leur badge du « Cercle des fermières ».
En quelques secondes, avec le goût amer de la déception
dans la bouche, Praline se sent comme si elle s’était
rendue trop rapidement jusqu’au chauffeur. Une envie
de réinspection s’empare d’elle. Le
conducteur semble réaliser l’air désemparé de
sa passagère, car il lui demande si elle a besoin
d’aide. Perdue dans ses pensées, Praline marmonne
quelques mots incompréhensibles, puis elle retourne
s’asseoir à sa place. Elle pleure, recroquevillée,
jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’aucun
arrêt n’a encore été fait. Son
sac est toujours dans l’autobus, c’est certain.
Soulevée d’une nouvelle confiance, à la
fois furieuse et déterminée, Praline se relève
et regarde avec mépris chaque passager, quand tout à coup,
une voix flutée l’interpelle. Une voix qu’elle
connaît. Une vieille dame, assise dans le banc de
devant, lui parle entre les dossiers. « Je vais t’aider.
Qu’est ce qui se passe? ». Après réflexion,
Praline explique sa situation, la vieille dame la fixant
tout au long du récit, ses petits yeux gris-verts
apparemment toujours perçants derrière ses
lunettes soutenues par le bout de son petit nez. Pas le
temps pour les explications. Par tout de suite du moins.
Gentiment, la vieille dame lui prend la main une fois l’histoire
terminée. « Ne t’inquiète pas,
nous allons le retrouver.
« Est-ce ceci que vous cherchez? . Un jeune homme,
probablement âgé de quelques années
de plus que Praline, tient son sac à la main. Heureuse à en
mourir, Praline se retient pour ne pas lui arracher des
mains, ou même pour l’embrasser. Elle le remercie
poliment. Peut-être même trop. Praline reprend
son sac, sourit à la gentille grand-mère
qui se rassoit. Les yeux remplis de larmes, autant d’avoir
cru perdus les plus grands trésors de sa vie, soulagée
de leur réapparition, que frustrée de n’avoir
su les retrouver seule, surtout dans un autobus! Un endroit
fermé, quelle cruche fait-elle! Comment réussira-t-elle à s’y
retrouver dans une ville immense comme New-York si elle
perd des parties d’elle-même en cours de route?!
Se maudissant, Praline ne sent pas ses pommettes rougir,
tandis que la colère qu’elle ressentait se
transforme en soupirs. Il était beau, si beau, son
sauveur. Il lui a rendu ses souvenirs les plus précieux.
Praline ferme ses yeux, quelques secondes. Clic! Dans sa
tête, Praline prend une photo de cet instant, de
cet inconnu, de ce beau jeune homme. « Je peux m’asseoir? » .
Quatre mots. Le souffle coupé. Praline hoche de
la tête, un air délibérément
indifférent peint sur son beau visage. C’est
Lui. L’inconnu. Nul autre. Praline vient d’apprendre
qu’elle ne doit jamais perdre un instant de sa vie,
car tout peut disparaître en quelques secondes… Maintenant,
elle n’est plus ce qu’elle était. Elle
n’a plus à être timide. Elle peut être
qui elle veut, alors vaut mieux être elle-même.
Main tendue. « Je m’appelle Praline… Merci
encore, je ne le dirai jamais assez ». Beau, grand,
brun… Et toujours debout… « Oh, oui,
oui, tu peux t’asseoir! Désolée »,
fait-elle, confuse. Et il le fait. Vraiment, il s’assoit à ses
côtés. « Moi c’est Philippe… Et ça
me fait plaisir. J’ai vu que tu ne l’apercevais
pas, juste là », dit-il en pointant nonchalamment
le dessous d’un siège non loin, « et
je me suis dit qu’une aussi jolie fille ne devrait
pas être triste… Écoute, mon arrêt
est dans deux petites minutes… Mais si jamais tu
t’ennuie à New-York, au fait je ne sais même
pas ce que tu vas y faire ou combien de temps tu y seras,
mais tu peux appeler, peu importe le jour ou l’heure..À bientôt,
Praline! ». Et il disparut. Avec l’arrêt
et le soleil levant. Avec un soupir. En laissant un papier.
Praline l’ouvrit. En effet, un numéro de téléphone,
puis dessous, Philippe , pura vida… Praline avait
déjà entendu cela auparavant. Signe d’au
revoir du côté du Costa Rica, sorte d’hymne à la
vie, souhait à quelqu’un que l’on aime
de vivre une vie pure, limpide. Un vœu de bonheur
jusqu’à la prochaine rencontre. L’arrêt
de Praline approche aussi à grands pas. Son cœur
bat si vite. Elle se rappelle la vieille dame, prend son
sac et le reste de ses affaires, va la rejoindre. « Bonjour
grand-maman » Celle-ci sourit tellement que ses yeux
en plissent, presque rieurs… Au fait va t-elle rire,
ou pleurer?
« Praline, mon ange. Pardonne-moi de t’avoir
suivie… Et d’avoir pris tout le trajet avant
d’avoir le courage de te parler. Je l’ai toujours
su, tu sais, durant toutes ces années. Quel lourd
secret à garder, surtout vis-à-vis de toi.
Tout cet intérêt que tu portais à son égard,
toutes ces ressemblances entre vous deux, alors que nous
vous avions éloignées, que nous vous gardions
si loin l’une de l’autre. Je crois qu’après
tout ce temps, tu as pris la bonne décision, peu
importe ce qui se passera une fois là-bas. Laisse-moi
t’accompagner, je t’en prie, au moins encore
un peu, que je sente sa présence. Jure-moi de lui
dire que je l’aime! Ma fille me manque, au moins
autant qu’elle t’aura manqué ces 15
dernières années lorsque tu la connaîtras.
Elle n’a rien oublié, j’en suis certaine.
Je respecterai ta décision si tu me dis que tu dois
faire cela seule, mais je devrai tout de même la
voir bientôt. Tu ne voudras plus partir, une fois
avec elle. Ta mère a signé cela pour toi ».
Elle lui tendit les papiers. Les papiers de sa liberté.
Cruels. Praline pleure, sa mère lui refusera donc
maintenant son amour? Parce qu’elle sait? Quelle
stupide quête, elle qui ne voulait qu’apprendre
la vie. Sa vie. La nouvelle Praline Slowe, la véritable.
Une demie-heure passe. Praline voit les
lumières
de New-York se rapprocher. Le soleil est maintenant levé.
Enfin, l’autobus s’immobilise. C’est
son arrêt. Où plutôt, son arrivée.
La belle Praline embrasse sa grand-mère et se lève.
Celle-ci comprend, bien que nerveuse à l’idée
de laisser sa petite fille unique affronter seule cette
immense jungle qu’est la ville… Mais elle n’a
de choix. Elle doit la laisser aller. Bientôt, très
bientôt, elles se retrouveront. Jamais elle ne laissera
aller Praline comme elle a pu le faire avec Megh-Ann. Elle
aura survécut une première fois, mais cette
seconde rupture l’achèverait, elle en était
persuadée. Doucement, Praline marche jusqu’à la
porte, puis descend. Hum mm, première bouffée
de cette ville qui ne dort jamais. Au-delà du smog
et de l’odeur de ces milliers de gens entassés,
Praline sent quelque chose de beaucoup plus fort de rapprocher
: le pouvoir de choisir ce qui est le mieux pour elle-même.
Par où aller? Seule, elle n’ose déposer
ses sacs ne serait-ce qu’un instant. Sa carte à la
main, Praline s’oriente rapidement, s’en étonne
même. Malgré le bruit assourdissant de la
circulation, des New-yorkais pendus à leurs téléphones
mobiles, de la ville semble-t-il, qui elle-même ne
dort jamais et qui paraît, au coin de certaines avenues,
souffler d’épuisement, voire même s’abandonner à une
certaine paresse, Praline avance à petits pas. Elle
croise, recroise, puis emprunte pour une troisième
fois les mêmes avenues. Découragée,
elle découvre qu’elle tourne en rond depuis
des heures. Elle lève la main, fébrile, puis
s’entasse à l’arrière après
y avoir d’abord déposé ses sacs. Praline
donne l’adresse au chauffeur : 90 east, 57th avenue.
Comment n’y a t’elle pas pensé plus
tôt?! Praline avait toujours eu le don de se compliquer
les choses, comme si le résultat final, ayant demandé des
efforts surhumains, en auraient du coup plus valu la peine..
Les minutes passèrent, le chauffeur injuriant à peu
près tous les autres conducteurs dans un rayon de
10 mètres, se faufilant tant bien que mal entre
les milliers d’autres taxis identiques au sien. Puis,
finalement, celui-ci s’immobilisa et tendit la main à Praline.
Le voyage était terminé. Sa destination finale,
c’était ici ; cette porte marron portant le
numéro 90 de la 57ème avenue est. Payant
sa course, Praline descendit ensuite rapidement, emportant
avec elle ses affaires. Pas à pas, elle avança
vers l’escalier étroit, monta une à une
les marches. Plus de cent fois sans doutes pendant le trajet,
elle s’était visualisée une fois parvenue à ce
point. Cependant, pas une fois son cœur n’avait
prévu vibrer aussi fort d’émotions
accumulées. Une fois sur le balcon, Praline prit
une grande respiration et sonna, ses grand yeux déjà remplis
de larmes. Elle entendit le carillon résonner jusqu’ à l’autre
bout du loft, puis de petits pas feutrés se diriger
vers elle. Praline fut tentée de se sauver, recula
presque d’un pas… Lorsque la porte s’ouvrit.
Identique copie d’elle-même, en un peu plus
artiste toutefois, sa tante Megh-Ann se tenait là,
devant elle, en chair et en os. Un moment d’émotion
s’établit, l’une l’autre se regardant,
le regard perdu, s’étudiant doucement comme
tentant de reconquérir tant d’années
perdues. Elle l’avait bien reconnue. Elle savait
qui elle était. La ressemblance était même
trop frappante, trop évidente pour que l’on
put nier les faits. Car tels ils étaient. Lien de
sang, inébranlable. Lien que ni les années,
les mensonges, les trahisons ou les plus âpres secrets
ne pourraient effacer. Le lien le plus sacré. Maternité.
Une mère. Son enfant. Séparées par
une jeunesse trop frivole, une envie de liberté.
Une famille, dans les années soixante-dix, craignant
que la grossesse et le statut monoparental de sa plus jeune
fille ne nuise à sa réputation. Peur de la
société, des jugements. Adoption par une
sœur de sa nièce, naissante. Lourd secret caché.
Années de pleurs, de craintes. Jusqu’à cet
instant, moment intense ayant commencé son ascension
il y a déjà des dizaines d’heures,
alors que Praline avait trouvé. Les papiers d’adoption.
SES papiers d’adoption. Sa tante et sa mère
remplissaient donc leurs rôles inversement, la cadette
ayant renoncé à ses droits de mère
en même temps qu’ à sa famille.
« Je t’aime », furent les seuls mots
prononcés ce jour-là. Puis au fil des jours,
elles se dévoilèrent, peu à peu. Le
temps passa en un éclair et déjà,
cela faisait un mois que la belle Praline vivait aux côtés
de Megh-Ann. Ensemble, elles rirent, passèrent des
journées à se donner corps et âme à l’art, à courir
les rues agitées de New York et à se trouver
des points en commun. Praline se voyait au travers de Megh-Ann,
comme si on avait placé en face d’elle une
glace, reflet de la part d’elle-même cachée
depuis fort longtemps.
Puis un beau matin, elle sut. Elle était venue
chercher ce qu’on lui avait dérobé,
puis elle l’avait trouvé. Elle avait rencontré sa
tante, sa génitrice. Praline avait réussi à s’expliquer
ses manies, ses traits de caractère jusque-là incompréhensibles.
Mais surtout, et au-delà de tout, plus profondément
encore, lui manquaient ses parents. Praline avait apprit
que sa véritable existence ne se résumait
pas à quelque document officiel. Une mère,
elle l’avait compris ici, à ces milliers de
kilomètres de chez elle, n’était pas
nécessairement celle qui l’avait portée à l’intérieur
d’elle-même pendant neuf mois. Une mère,
SA mère, était la femme qui l’avait
aidée, supportée, éduquée,
nourrie, consolée, aimée, cajolée
et encouragée durant sa vie entière. En Megh-Ann
elle avait trouvé une amie, en plus des réponses à quelques-unes
unes de ses questions les plus existentielles. Quant à ses
parents, elle était certaine qu’ils l’accueilleraient à bras
ouverts. Elle retrouverait à leurs côtés
son équilibre, ses racines véritables; les
liens du cœur. C’était le moment de rentrer à la
maison.
Praline Slowe aura bientôt 16 ans. Ses cheveux de
jais lui arrivent maintenant juste sous la nuque. Ses yeux
bleu sont immenses, surtout en comparaison avec sa petite
bouche en cœur. Praline a toujours ses airs de poupée,
mais elle a maintenant également ce petit sourire
en coin, espiègle, et cette petite touche unique,
artistique, dans sa manière de se vêtir. Ses
parents l’ont vraiment bien éduquée.
Elle vit dans un magnifique quartier, fréquente
une belle école. Praline possède vraiment
tout ce qu’elle désire. Elle connaît
ses origines, ses aspirations les plus primordiales et
surtout, surtout, elle est heureuse au milieu des gens
qu’elle aime. Véritablement, la trouvaille
de ces papiers aura non seulement changé sa perception
de la vie, mais l’aura également conduite à une épopée
durant laquelle elle aura eu la chance de rencontrer New
York, sa tante et Philippe… Avec qui elle compte
bien reprendre contact d’ailleurs. Praline aura aussi
réappris à connaître ses parents et
sa grand-mère.. Sans oublier elle-même. C’était
le destin. Ni plus ni moins. Incontrôlable. Irréversible.
Fantastique…
Joémie Michaud, 17 ans
? de participante : 2015 |