Au cœur de
ma vie
Dans un coin de
sa chambre, debout devant un lutrin, Héloïse
fait jouer son violon sur un air rythmé. À sa
fenêtre, un oiseau l’accompagne d’un
sifflement joyeux. Cette mélodie fut interrompue
par la voix de sa mère qui, du bas de l’escalier,
l’appela pour qu’elle vienne prendre son déjeuner. «Je
descends tout de suite Maman !, dit-elle en dévalant
l’escalier.» Il lui restait à peine 5 minutes pour manger. Elle
attrapa une orange et un croissant au passage et sortit
par la porte de derrière sans même dire un
mot.
En mettant le pied dehors , le soleil d’automne
l’aveugla. Un soleil éblouissant et réconfortant
quand on le regarde . Autour d’elle, les couleurs
s’entremêlaient, allant du vert jusqu’au
rouge en passant par le orangé. Quel spectacle magnifique
que de regarder la nature se préparer pour l’hiver.
Héloïse n’a pas le temps de rêver
bien longtemps, car au coin de la rue l’attend Olivia
Lambert , sa meilleure amie. Celle-ci commence à s’impatienter
et Héloïse l’a bien vu alors elle presse
le pas. Arrivée à ses côtés,
elle se justifie de milles excuses jusqu’à ce
qu’Olivia lui dise que si elle continuait son cirque,
elles n’arriveraient pas à l’école
avant le mois prochain .
Cette journée fut semblable aux précédentes
: devoir de ci , devoir de ça , recherche à terminer
, présentation orale à préparer et
cela ne finit plus . Sur le chemin du retour , qu’elle
faisait toujours en compagnie d’Olivia , Héloïse
fit un compte rendu de la journée comme à son
habitude : « Une seconde de plus et j’allais
m’endormir en math. pas toi ?
- Oui, moi aussi. C’est hallucinant comme le prof
parle pour rien dire. Quand ça fait trois fois qu’il
explique le numéro 4 même si tout le monde
a compris , c’est qu’il y a quelque chose qui
ne tourne pas rond.
- C’est peut-être parce que lui, il n’avait
pas compris , dit Héloïse en pouffant de rire.
Avais-tu de la géo. aujourd’hui ?
- Non, heureusement. Je n’avais pas le goût
mais pas du tout de me faire traiter comme une enfant de
3 ans aujourd’hui.
- Chanceuse !Moi j’ai dû endurer les réprimandes
de Mr. Bourque juste avant de manger ce matin. Je peux
te dire que ça donne mal au cœur. C’est
pas parce qu’on n’est pas aussi passionné que
lui par la géographie , qu’il est obligé de
nous traiter comme des enfants. S’il adaptait son
cours pour des élèves de 15 ans , peut-être
qu’on serait plus motivé.
- Ça c’est certain, acquiesça Olivia.
Bye bye , à demain Hélo.
- Ouais, à demain.
Les deux jeunes filles se quittèrent au coin de
leurs rues respectives. En entrant chez elle , Héloïse
laissa tomber son sac à dos sur le tapis, se dirigea
vers la cuisine , se versa un grand verre de lait et par
la suite , elle monta l’escalier aussi vite qu’elle
l’avait descendu ce matin.
Ses parents n’étaient pas encore revenus
de travailler , ce qui lui laissait un peu de temps pour
perfectionner sa pièce. Elle ouvrit la porte de
sa chambre, vit l’instrument sur son lit et cela
lui redonna le sourire. Elle prit le violon et recommença
la pièce là où elle l’avait
laissée quelques heures plus tôt. Elle n’avait
aucune seconde à perdre, chaque fois qu’elle
avait un moment libre, elle devait pratiquer sa pièce,
car deux semaines plus tard, elle donnait un concert à l’église
du village .
Ce n’est pas que sa pièce n’était
pas prête à être présentée
, loin de là. C’est seulement que Héloïse
est très perfectionniste ; lorsqu’il est question
du violon et encore plus lors des concerts, elle stresse
pour un rien. Donc, plus elle se prépare mentalement
, plus elle est confiante .
Après une heure intensive, Héloïse
prit une pause bien méritée. Ses doigts commençaient à être
douloureux et son estomac lui, criait famine. Ses parents
arrivèrent à 18 : 30. Sa mère mit
sa fameuse lasagne extra-fromage au four et Héloïse
dressa la table. Une quinzaine de minutes plus tard, toute
la petite famille était assise autour de la table
et complimentait Isabelle, la mère d’Héloïse,
pour ses doigts de fée en matière de gastronomie.
- Pourquoi es-tu si silencieuse ma chérie ? dit
Isabelle.
- Je chantais l’air de ma pièce dans ma tête.
- Tu ne trouves pas que cela prend beaucoup de place dans
ta vie ces derniers temps. Il ne faudrait surtout pas que
cela nuise à tes études.
- Tu t’inquiètes pour rien maman. Tout va
très bien, assura Héloïse.
- Oui, sans doute, mais je crois quand même que tu
devrais prendre une pause pour quelques temps.
- Ne recommence pas. On a eu cette discussion là au
moins 20 fois et ça finit toujours pareil. J’aime
jouer du violon , tu ne pourras jamais m’empêcher
d’en jouer. Peux-tu comprendre ça? dit-elle
en montant le ton.
- Ok. On se calme les filles. C’était une
belle soirée jusqu’à maintenant et
j’aimerais que ça le reste, s’interposa
Antonin, son père.
Héloïse envoya un regard noir à sa
mère et monta à sa chambre. Elle se coucha
sur son lit, souleva le coin droit du matelas et en sortit
un joli journal intime bleu océan aux reliures dorées.
Aucun cadenas pour le fermer, Héloïse avait
confiance en sa cachette. Chaque soir, avant de se coucher
, elle écrivait ses peurs , ses joies, ses rêves
les plus fous ,ses questionnements, ses amours d’adolescente
et tout ce qui se passait dans sa vie. C’était
sa façon de se défouler… après
la musique bien sûr. Elle prit le stylo à bille
déposé sur sa table de chevet le soir précédent
, ouvrit le journal et commença à écrire
:
« Cher journal,
Aujourd’hui , la guerre a encore failli éclater
au souper. Par chance ,mon père était là pour
faire le modérateur. Pourquoi ma mère veut à tout
prix que je prenne une pause ? Je n’en ai pas besoin,
je suis passionnée par ce que je fais. C’est
ce qui compte, non ? Les parents cherchent toujours à nous
empêcher de faire ce qu’on aime, de peur que ça
nuise à nos études. C’est injuste.
En tout cas, moi, si un jour ma mère m’obligeait à arrêter
de jouer du violon, je crois que je fuguerais! Sans blague.
Il n’y a personne de plus sérieux que moi
sur la terre, en ce moment. Bon, il est tard. Le sommeil
m’appelle. Je souhaite que tout ça s’arrange
pour le mieux. Bonne nuit ! »
Héloïse serra son journal en-dessous de son
matelas, ferma sa lampe de chevet , cacha sa tête
dans les couvertures et s’endormit presque aussitôt.
* * *
Six heures cinquante minutes, le réveille-matin
sonne pour la troisième fois. Héloïse
réagit enfin. Elle sort sa tête de dessous
ses draps, jette un coup d’œil au cadran et
saute du lit aussi vite que l’éclair. Qu’ils
sont amusants ces matins où l’on se lève
en retard!
Héloïse se dirige vers sa penderie, prend
son uniforme : pantalon bleu marin, chemise blanche et
débardeur bleu pâle avec de légères
lignes bleu marine. Après s’être habillée,
direction la salle de bain. Elle n’est pas du genre à se
pomponner beaucoup, mais le maquillage est toujours utile
lorsque la nuit a été courte. Pour accentuer
le brun noisette de ses yeux, elle dessina une délicate
ligne noire dessous ceux-ci. Un peu de fond de teint par-ci,
de brillant à lèvres par-là et la
voilà rendue à la troisième étape,
ses cheveux. Héloïse a les cheveux brun pâle
avec des reflets dorés qui ondulent quelque peu.
Ce matin , pourquoi se compliquer la vie, elle décida
de se faire une couette toute simple.
Malgré son retard , il lui restait vingt minutes
pour manger. Elle se dépêcha quand même
pour ne pas faire attendre une seconde fois Olivia dans
la même semaine. Elle chercha dans toute la cuisine
son lunch, sans jamais le trouver. Ce devait être
encore Sibelle, sa sœur de 10 ans aussi énergique
qu’un chiot, qui l’avait pris en pensant que
c’était le sien, comme d’habitude. Pas
plus grave que ça… pour l’instant. Héloïse
remonte à sa chambre , prend son porte-monnaie et
part à toute vitesse vers l’école.
Aujourd’hui, à la première période,
elle avait du français. Après la musique,
le français est sa matière préférée.
Elle aime écrire des histoires à dormir debout
ou des articles très instructifs. Plus tard, si
elle ne prend pas le chemin de l’orchestre symphonique,
elle prendra sûrement celui du journalisme. C’est
pour cela qu’elle tient à écrire son
journal intime : pour se pratiquer à écrire
des textes quotidiennement.
Après le français , place à la biologie
pour la dissection du cœur. Héloïse n’est
pas très à l’aise dans ce genre d’activités. À la
fin de la période , elle était rendue pratiquement
verte. Par chance, elle n’eut pas de difficulté à avaler
son dîner.
Pour terminer la journée , après-midi assez
léger : éducation physique et musique.
De retour chez elle, rencontre fatale entre
deux sœurs.
- La première fois ça va, la deuxième
aussi, mais la troisième c’est pas mal ma
limite, dit Héloïse sans prendre le temps de
respirer.
- Tu pourrais dire bonjour avant de m’attaquer et
premièrement, qu’est-ce que je t’ai
fait ?? répliqua Sibelle.
- Ah! Rien du tout! Seulement que, à cause de toi,
j’ai dû manger les trois boulettes d’un
animal supposément mangeable trempées dans
une sauce plutôt douteuse accompagnées de
patates aux fines herbes trop pâteuses au goût
de tout le monde. Comme tu peux le voir, ma description
du repas est très précise ; je l’ai
tellement examiné avant de me risquer à l’ingurgiter
!
- T’es pas morte à ce que je vois, dit Sibelle
en se levant du sofa pour regarder Héloïse
dans le blanc des yeux, même si elle lui arrivait
au menton.
- C’est pas ça le problème !… Héloïse
prit une grande pause et reprit sa lancée avec toute
l’énergie qu’il lui restait. Le problème,
c’est que ma chère sœur, ou devrais-je
dire « Princesse Sissi » , me vole mon lunch
parce qu’elle n’a pas envie de dîner à la
cafétéria.
- C’est juste pour ça que tu montes sur tes
grands chevaux? Ça t’en prend pas gros la
vieille, cria Sibelle tout en montant l’escalier
le plus vite possible afin qu’Héloïse
ne puisse pas la rejoindre et lui fasse passer un mauvais
quart d’heure.
- T’as pas fini d’entendre parler de moi !!
Je te jure que papa et maman vont être au courant,
dit Héloïse pour avoir le dernier mot.
La colère bouillonnait encore beaucoup au fond
d’elle, pour la faire taire, elle décida de
partager toutes ses émotions avec son bon vieux
journal. Elle empoigna le journal et choisit d’écrire
avec un stylo noir, pas de coquetterie pour elle aujourd’hui.
Il fallait bien qu’en le relisant elle reconnaisse
le même décor de frustration. Voilà ce
qu’elle écrivit :
« Cher journal,
Pourquoi lorsque le courant passe bien avec une personne,
il faut que ce soit le contraire avec une autre ? Il n’y
a pas moyen de passer une belle journée sans anicroche
?En regardant les dernières semaines que j’ai
passées, il faut croire que non. Les petites sœurs… Les
petites sœurs, pourquoi ça existent au juste?Sûrement
qu’un beau jour au paradis notre cher créateur
a décidé que la vie était trop belle
et là, il trouva l’idée du siècle… LES
PETITES SŒURS…c’est là que l’enfer
commença. Ne crois rien du pommier, du serpent et
de la pomme d’Adam… tout ça ce n’est
que des sottises. Sibelle, c’est un nom si doux et
agréable à l’oreille. Peux-tu croire
qu’elle est une vraie peste ?Elle fait tout, mais
absolument tout, pour me mettre des bâtons dans les
roues. Elle m’énerve … Elle m’énerve … ELLE
M’ÉNERVE !!! Heureusement que j’ai la
musique et toi mon beau journal pour me défouler.
Bon assez parlé, je dois maintenant me mettre au
travail. Ce n’est pas en t’écrivant
que je vais réussir à jouer du violon comme
il se doit. À bientôt. »
À ce dernier mot, Héloïse ferma son
journal, prit son violon et son archet , se plaça
devant son lutrin et fit les premières notes de
la pièce. « Rrrrréééé,
shhhh…, Laaa, shhhh…, Sssiii bémol,
shhhh…». Mais qu’est-ce c’était
que ce bruit ?? Un son persistant et surtout fatiguant
et cela semblait venir du précieux instrument d’Héloïse.
Après une inspection très pointilleuse, Héloïse
ne trouva rien d’anormal. Toutes les cordes étaient
en place, aucun morceau ne manquait, mais où était
le problème alors. Elle ne pouvait se résoudre à ce
que son violon soit défectueux. Il n’y avait
qu’une seule hypothèse probable…quelqu’un
avait saboté son violon à son insu. Une seule
personne pouvait avoir commis le crime. Quelqu’un
qui ne désirait pas vraiment qu’elle poursuive
ce passe-temps : sa mère, Isabelle Allard, 40 ans
,toutes ses dents et vaccinée.
Comment a-t-elle seulement osé penser à ce
geste haineux et de plus le mettre en pratique par la suite
? Héloïse ne savait pas comment réagir.
Une grosse boule s’était formée dans
son estomac et elle n’avait pas les idées
claires non plus. Qui aller voir en premier? À qui
se confier ? Rester, partir ? Tout se bousculait dans sa
tête et aucune solution ne semblait être la
meilleure. Peut-être devait-elle parler à sa
mère avant de décider la suite ou bien partir
sans laisser de note pour qu’Isabelle s’inquiète
un peu.
Elle n’a pas eu le temps de réfléchir
bien longtemps, car sa mère arriva du travail au
même moment où la rage bouillonnait au fond
d’Héloïse. Elle décida de vider
son sac et d’en finir au plus vite avec cette histoire.
- Je sais que tu trouvais que j’exagérais,
mais ça, je ne te le pardonnerai jamais… m’entends-tu?… jamais
!! dit-elle sur le bord des larmes.
- Mais voyons Héloïse qu’est-ce que tu
as ?
- Fais pas l’innocente en plus . Voyons , Maman.
Tu oses saboter mon violon et après tu me demandes
ce que j’ai.
- De quoi tu parles ma chérie ? Je n’ai jamais
touché à ton violon un seul millième
de seconde. Explique-moi ce qui se passe d’abord,
proposa Isabelle pour mieux comprendre.
- Il n’y a rien à expliquer parce que tu sais
déjà tout. Mon violon, comme par hasard,
fait des bruits bizarres seulement une journée après
qu’on se soit disputée à ce sujet.
Tu ne trouves peut-être pas ça louche, mais
moi oui!, cria Héloïse avec beaucoup de rancœur.
- Tu penses vraiment que j’aurais pu faire une chose
pareille!
- En fait , je n’osais pas le croire jusqu’à maintenant,
mais là ma confiance en toi a baissé de deux
crans. Je te déteste, tu ne peux pas savoir à quel
point , lança Héloïse avant de se réfugier
dans sa chambre.
- HÉLOÏSE TRUDEAU ! Reviens ici immédiatement.
Tu vas apprendre à parler avec respect à la
personne qui t’a mise au monde. Est-ce que je me
suis faite bien comprendre? Je n’ai pas touché à ce
foutu violon alors arrête tes simagrées. Sur
ces mots, Isabelle alla à la cuisine pour préparer
le souper tout en cherchant à comprendre ce qui
s’était passé.
Pendant ce temps, Héloïse pleurait à chaudes
larmes en faisant ses valises. Elle avait décidé de
s’éclipser pour quelques temps, question de
faire retomber la poussière, autant pour elle que
pour sa mère. Elle devait être ailleurs pour
réfléchir. Elle décida donc de se
réfugier chez sa grand-mère maternelle ,
Clara. Clara avait une affection toute particulière
pour Héloïse , sans doute parce qu’elle était
sa première petite fille. Elle la chouchoutait et
la protégeait même lorsque ses parents la
réprimandaient. C’était la meilleure
personne sur qui Héloïse pouvait compter en
ce moment.
La valise d’Héloïse était très élémentaire.
On pouvait pratiquement compter les objets qui étaient à l’intérieur
sur les cinq doigts de la main. Sa valise contenait ses
effets personnels : brosse à dents, dentifrice,
trousse à maquillage, brosse à cheveux et
quelques vêtements. S’il lui manquait quelque
chose, sa grand-mère pourrait toujours venir les
chercher en faisant ses courses.
Héloïse se rendit chez sa grand-mère à pied,
violon à la main et bagages sur le dos. Elle ne
l’avait pas appelée avant de partir, mais
Clara l’accueillait toujours les bras grands ouverts. À sa
sortie de la maison, un vent foudroyant la balaya au passage,
le ciel se couvrit et la pluie arriva en lançant
des éclairs. Peut-être était-ce un
signe qui l’avertissait qu’elle devrait rester
chez elle, mais, lorsque Héloïse prend une
décision, habituellement cette décision est
la meilleure à ses yeux .
La maison de Clara était à quinze minutes
de marche de chez la famille Trudeau. Héloïse
connaissait le chemin par cœur tant elle l’avait
emprunté avec sa mère lorsqu’elle était
plus jeune. Arrivée devant la porte principale de
la demeure de sa grand-mère, Héloïse
prit un moment pour reprendre son souffle. Disons qu’elle
avait quelque peu pressé le pas.
De loin , la maison de Clara n’avait rien d’extraordinaire.
Elle était ni trop grande ni trop petite. Elle était
même un peu simple. Elle portait un manteau de briques
rouges comme plusieurs des maisons de sa rue. Ce qui la
rendait si charmante et invitante de l’extérieur,
c’était son aménagement paysager. Clara
avait mis tant de temps à bien agencer chaque petite
plante avec l’ensemble de l’œuvre, qu’on
voyait presque l’amour déborder de chaque
centimètre carré de sa cour. Une jolie clôture
de bois délimitait son territoire et tous les petits
animaux étaient les bienvenus chez elle.
Assise sur un fauteuil de cuir brun, une
vieille dame sirotait sa tasse de thé avec délicatesse.
Chacun de ses mouvements était calme et synchronisé. À la
radio , placée sur une table basse près d’elle,
une pièce de Mozart se faisait entendre. Devant
le fauteuil, grésillait un feu sur le point de s’éteindre.
La sonnette de la porte d’entrée retentit
et sortit la dame de son silence. Qui pouvait bien vouloir
la visiter après que la brunante soit tombée
? Elle se leva donc d’un pas nonchalant. Malgré son âge
avancé, elle avait encore la taille menue de sa
jeunesse. Elle ne mesurait à peine que 5 pieds mais
on oubliait vite sa grandeur lorsqu’on remarquait
son élégance. Apparence toujours soignée
et sourire aux lèvres.
Arrivée devant la porte, elle jeta un coup d’œil à l’extérieur
pour voir à qui elle avait affaire. C’était
une jeune fille toute trempée et au regard suppliant
qui attendait sur le seuil. Clara reconnut immédiatement
sa petite fille Héloïse et perdit sa nonchalance
en un instant.
Que faisait-elle ici à une heure si tardive? Ses
parents ne la laissent habituellement pas sortir après
le souper. Lorsqu’elle ouvrit la porte, sans aucune
parole de salutation ni même de regard , Héloïse
se jeta dans les bras de sa grand-mère et éclata
en sanglots. Celle-ci ne comprenait absolument rien. Elle
n’avait jamais vu Héloïse dans cet état
auparavant.
Cela faisait cinq minutes qu’Héloïse était
arrivée et aucun mot n’avait encore été prononcé .
Clara s’était promise de ne pas la brusquer
et d’attendre qu’elle soit prête à lui
dévoiler ses tracas. Héloïse sécha
enfin ses larmes et prit une grande respiration. Malgré son
bon vouloir, les mots ne voulaient pas sortir de sa bouche.
Clara vit ses efforts et lui donna un coup de pouce.
- Et si tu commençais par le commencement ma chérie…
À ces mots, Clara venait d’enlever un gros
poids sur les épaules d’Héloïse.
Le premier mot ou la première phrase est toujours
difficile à prononcer.
- Tout est de la faute de ma mère ! Elle a saboté mon
violon!!… Héloïse lui raconta sa version
des faits sans oublier de détails .
- Tu es certaine que ta mère serait capable de faire
une chose pareille ?, demanda Clara toujours aussi sereine.
- Oui!!déclara Héloïse certaine de ce
qu’elle avançait. Par la suite , elle eut
un moment d’hésitation. En fait, je ne sais
pas grand-maman. Moi aussi, au début, je pensais
comme toi, mais après réflexion, tous les
chemins menaient à elle.
- Tu sais parfois, les pistes sont faussées parce
qu’on ne voit que ce que l’on veut voir. Si
tu cherchais un peu plus loin, tu trouverais peut-être
un autre coupable et peut-être pas. Par contre, ta
mère a affirmé, d’après ce que
tu as dit, qu’elle n’avait pas touché à ton
violon. Moi, personnellement, je prendrais la chance de
la croire.
- Peut-être que tu as raison. Mais pour le moment
est-ce que je peux rester chez toi ? Je n’ai pas
envie de retourner à la maison tout de suite.
- Pour cette nuit ça va. Je vais d’abord aviser
tes parents. Je ne veux surtout pas qu’ils s’inquiètent.
Tu pourras rester le temps qu’il te faudra pour faire
ton enquête. Tu es et tu seras toujours la bienvenue
sous mon toit… Clara se dirigea vers le téléphone
avant d’ajouter : « Il est tard, va te reposer
dans la chambre d’amis. Demain, nous regarderons
la situation de plus près. Ça te va ma belle
?»
- Oui, c’est parfait. Je t’aime grand-maman, à ces
derniers mots, Héloïse vint serrer sa grand-mère
dans ses bras et huma la délectable odeur qu’elle
dégageait. Une odeur d’orange et de rose qu’elle
se rappellera probablement toute sa vie.
Héloïse monta l’escalier et entra dans
la première chambre à sa droite. La pièce était
d’un lilas très doux avec une tapisserie ornée
de jonquilles, aussi jaune que pouvait l’être
le soleil. Le lit portait une couette de plumes d’oies
et une housse où l’on retrouvait le même
jaune que sur la tapisserie. Le lit était si invitant
qu’Héloïse ne prit même pas le
temps de se mettre en pyjama. Elle se lova immédiatement
dans les couvertures toutes fraîches et s’endormit
aussitôt. Les émotions de la journée
l’avaient épuisée plus qu’elle
ne le pensait. Aujourd’hui était du passé,
maintenant. La nuit lui serait un bon allier pour le reste
de sa quête…
* * *
Les premières lueurs du jour avaient déjà traversé la
petite fenêtre de la pièce depuis un bon moment
lorsque enfin Héloïse ouvrit les yeux. Il était
neuf heures passé. Par chance, aujourd’hui était
jour de congé. Elle s’étira, s’assit
en indien sur le lit , prit son sac et en sortit son journal.
Elle était trop fatiguée le soir précédent
pour y laisser quelques mots.
« Cher journal,
Ce matin, j’ai l’impression d’être
dans un autre monde, loin de mes angoisses et de mes craintes
de voir la vérité en face. C’est vrai
, je l’avoue, moi non plus je ne crois pas sincèrement
que ma mère aurait pu poser un tel geste. Mais lorsque
la panique s’est installée, je ne me contrôlais
plus. J’avais la même sensation que peut ressentir
une marionnette : guidée par quelqu’un dont
elle ne connaît pas l’existence et contre qui
elle ne peut rien faire. Maintenant, j’ai des remords
pleins les bras et je n’ai pas le courage d’aller
l’avouer à ma mère. Elle doit m’en
vouloir encore énormément. De toute manière,
avant de lui reparler, je vais découvrir ce qui
cloche sur mon instrument, il a beau être vieux,
cela n’est pas possible qu’il se brise dans
l’espace de quelques heures. Tu ne crois pas? Lorsque
j’aurai trouvé la clé de l’énigme,
je penserai d’avantage à cette réconciliation.
Ma grand-mère semble être la personne qui
illuminera ce jour gris. Je lui dois toute ma confiance,
elle est si bonne avec moi. Je sens l’odeur de ses
délicieuses brioches au miel monter jusqu’à ma
chambre. Mon ventre gargouille d’impatience. Je vais
aller le satisfaire, car il n’y a pas que lui qui
salive de goûter à ce festin. À plus
tard mon journal adoré.»
Assises face à face, autour d’une table
impeccablement mise, Héloïse et sa grand-mère
dégustaient leur petit déjeuner. Lorsque
Clara passait des moments privilégiés comme
celui-ci avec sa petite fille, elle ne pouvait s’empêcher
de lui raconter des parcelles de sa jeunesse. Elle s’était
toujours dit qu’un jour elle raconterait à Héloïse
la passion qui avait uni ses arrières grand-parents.
La mère de Clara avait tenu à partager avec
elle ce moment important de sa vie lors de ses seize ans.
Au même âge où sa mère avait
rencontré son père. Même si Héloïse
n’avait encore que quinze ans, Clara avait choisi
ce matin là pour lui dévoiler cette histoire.
- Ma belle Héloïse, sais-tu à qui a
appartenu ce violon avant que tu en hérites ?dit
Clara avec l’intonation d’un quiz télévisé.
- À ta mère je crois. Pourquoi tu me demandes ça
grand-maman?
- Parce que ma mère était une femme pas comme
les autres. Son histoire mérite d’être
racontée.
- Allez ! Raconte-moi. J’adore tes histoires du passé. Ça
me fait toujours rêver. J’aurais aimé vivre
dans l’ancien temps, tout à l’air magique.
- D’accord. Alors voilà comment elle commence
: Ma mère se nommait Rosaline Tremblay. Elle habitait à Baie
des Sables, un petit coin de paradis en Gaspésie. À seize
ans, elle était une élève de premier
rang à l’école du village et était
sur le point de terminer ses études. En ce temps-là,
ce qui veux dire vers 1928, à l’âge
de Rosaline, l’école était terminée
pour la majorité des filles. Elles étaient à l’âge
d’aider leur mère pour ensuite prendre mari
et fonder une famille. Par contre , cette coupure avec
l’école a été dure pour Rosaline.
Elle aimait apprendre et avait une soif de savoir inépuisable
. Pour se désennuyer, elle lisait tous les livres
qui lui tombaient sous la main. Arrivé au jour où elle
lut la dernière page du dernier livre de la maison,
elle ne savait plus quoi faire. Ce même soir, son
père lui offrit un violon, ton violon en fait. Au
début, elle ne voyait pas vraiment l’utilité de
cet instrument. Elle commença à l’apprivoiser,
suivit des cours et la passion l’emporta après
seulement une semaine. C’était le début
d’une grande histoire d’amour entre elle et
son bijou, comme elle s’amusait à l’appeler.
Elle en jouait partout où elle allait. Elle ne le
quittait que pour dormir. Son violon était devenu
son ami le plus cher. Lorsqu’elle le tenait dans
ses mains, il n’était jamais question d’ennui
ou de temps perdu. Tout le monde lisait sur son visage
qu’elle était redevenu la jeune femme qu’elle était
avant de quitter l’école. Une personne toujours
souriante qui savoure chaque instant de la vie. Un jour,
elle rencontra Louis-Antoine. Avec un seul regard, il changea
le cours de sa vie…
À ce moment, Clara eut une image très précise
dans sa tête. Celle d’un ancien coffre de bois
avec une serrure aux couleurs d’or, un peu rouillée.
Elle se rappela aussi d’une clé qu’elle
avait vue cette semaine en faisant du rangement dans sa
penderie. Une clé aussi vieille que le coffre.
Une lumière s’alluma soudain dans sa tête,
le coffre était celui qu’elle gardait précieusement
dans son grenier et qui contenait tous les effets que sa
mère lui avait laissés en héritage.
La clé était celle qui ouvrait le coffre
bien entendu. Qu’y avait-il dans le coffre déjà ?
Ah, oui ! De vieilles robes aux manches bouffantes, des
photos, des bijoux et des lettres… Des lettres … Mais
oui ! Les lettres de correspondance entre Rosaline et Louis-Antoine.
Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ?
Après la mort de Louis-Antoine, il y a de cela
déjà 38 ans, Rosaline avait cessé de
jouer du violon, car le cœur n’y était
plus. Elle avait commencé à faire du ménage
dans sa vie. Voir tout ce qui avait appartenu à son
histoire avec Louis-Antoine était trop dur à regarder
chaque matin. C’est là qu’elle légua
ce gros coffre à Clara. Elle était sa seule
fille et ses garçons ne voudraient sans doute pas
de toutes ses vieilleries.
Rosaline avait avoué à Clara, une quinzaine
d’années plus tard, quelques jours avant son
dernier souffle, qu’elle avait gardé une seule
lettre de Louis-Antoine n’étant pas capable
de s’en départir. Malgré les nombreuses
questions que Clara lui avait posées pour découvrir
l’endroit où elle l’avait mise, Rosaline
ne lui avait jamais avoué.
Clara était loin de croire en, se levant ce matin,
qu’en déjeunant avec sa petite fille , elle
réussirait enfin à percer ce mystère
presque oublié.
- À quoi penses-tu grand-maman ? demanda Héloïse
, impatiente de connaître la suite de l’histoire.
- Dis-moi ma chouette, voudrais-tu m’apporter ton
violon? dit Clara encore dans ses songes.
- Oui, mais …répondit sa petite fille en se
levant et se dirigeant vers le salon où elle avait
laissé son violon hier. Voilà grand-maman
!dit-elle en lui présentant la boîtier en
forme de petite guitare.
Clara prit le boîtier, l’ouvrit et en sortit
le violon. Elle l’examina sous tous ses angles pendant
plusieurs minutes jusqu’à ce qu’elle
s’arrête sur une petite fissure qui avait été refermée
avec de la colle.
- Ce n’est rien ça grand-maman. C’était
là bien avant que je l’aie et ce n’est
sûrement pas ça qui m’empêche
de jouer.
Sa grand-mère ne répondit pas à cette
affirmation et continua d’observer la fissure. Elle
se décida tout d’un coup et alla chercher
un petit couteau et commença à enlever la
colle.
- Mais grand-maman qu’est-ce que tu fais ?? Tu vas
l’abîmer. Allez réponds-moi , déclara
Héloïse de plus en plus inquiète des
gestes que sa grand-mère posait.
- Je suis en train de trouver la clé de bien des
mystères. Laisse-moi faire , tu verras bien…
Sachant qu’elle n’aurait aucune réponse à ses
questions, Héloïse resta silencieuse et épia
chaque petit geste que sa grand-mère effectuait.
Oui, bon d’accord, elle a toujours eu confiance en
Clara, mais cette fois elle dépassait les bornes.
Héloïse se battait intérieurement pour
dire à sa grand-mère de ne pas faire ça,
mais aucun son ne réussissait à sortir de
sa bouche.
Au bout d’un moment, une voix lui parvint de très
loin. Elle la reconnut, c’était la voix de
Clara. Mais pourquoi semblait-elle si loin ? Héloïse
se secoua et revint à la réalité.
Sa grand-mère la regardait avec des étincelles
dans les yeux. Tout son corps regorgeait d’émotions.
Sur la table, reposait son violon éventré,
un couteau et des morceaux de vieille colle sèche.
Au creux de ses mains usées, Clara tenait solidement
un bout de papier défraîchi. Un vieux papier
jauni par le temps.
Clara porta le papier à son cœur, regarda
Héloïse et se mit à pleurer. Héloïse,
quant à elle, ne comprenait toujours pas et était
bouleversée de voir sa grand-mère dans cet état.
- Qu’est-ce qui se passe grand-maman? C’est
une mauvaise nouvelle ? étonnée…
- Non, loin de là mon ange. Je pleure de joie. Cette
lettre est le morceau manquant à une page de mon
histoire et à la tienne aussi. Ceci est la toute
première lettre que mon père a envoyé à ma
mère il y a de cela presque 80 ans. J’ai cherché longtemps
ce bout de papier et puis j’ai abandonné me
disant que je ne le retrouverais jamais. Tu vois comme
il ne faut jamais baisser les bras…dit Clara en replongeant
dans son observation de l’enveloppe dans laquelle
se cachait toute une histoire d’amour. À la
regarder, Héloïse la sentait fébrile.
Son dos s’élevait et se relâchait au
rythme de sa respiration. À savoir si c’était
de soulagement ou de peur devant l’inconnu…
- Mais grand-maman, pourquoi ne l’ouvres-tu pas ?
- Je ne sais pas… Je suis encore sous le choc. Je
ne sais pas quoi faire en premier… Ça demande
beaucoup d’énergie que de vouloir que le passé refasse
surface et maintenant que tous les éléments
sont là, je me demande si j’ai bien fait…
Durant qu’elle prononçait ces mots, Clara
caressait la petite enveloppe avec une douceur inégalable,
comme si elle contenait un objet précieux et fragile.
L’enveloppe portait encore fièrement son timbre
canadien de l’année 1928. Celle-ci avait du être
ouverte et fermée une bonne centaine de fois, car
chaque coin n’était plus très solide
et le rabat était en grande partie déchiré.
Sur le dessus de l’enveloppe on pouvait parfaitement
lire les noms et les adresses :
Louis-Antoine Vaillancourt
647 Ste-Catherine (chambre 3)
Montréal, Qc.
Et :
Rosaline Tremblay
181 Rang 1
Baie des Sables (Gaspésie) , Qc.
Une minute ou deux s’écoulèrent sans
que rien ni personne ne bouge. Clara leva la tête
et posa son regard sur sa petite fille, une adolescente
forte de caractère, mature, posée et surtout
déterminée. Elle donnerait cher pour avoir
sa détermination à cet instant. Aller jusqu’au
bout, ne pas reculer peu importe ce qui entrave notre chemin.
Héloïse redressa la tête à son
tour, se sentant scrutée avec attention. Elle regarda
sa grand-mère droit dans les yeux sans broncher.
Un regard de courage et d’assurance. Ses yeux ont
tout dit. Sa grand-mère lui sourit de son plus beau
sourire et chuchota plus pour elle-même que pour
Héloïse : « C’est le moment ».
Le signal était donné. Les mains tremblantes,
elle retira la lettre de son modeste berceau , la déplia
et la lut en silence :
Ma chère et tendre Rosaline,
Il ne s’est écoulé qu’un mois
et déjà je me languis de votre absence. Je
ne vis que pour revenir à vos côtés
une fois mes études terminées. Mes soirées
entières s’égrainent aux souvenirs
que j’ai de vous et de cet été où nous
avons vécu des moments qui n’ont fait qu’affirmer
l’amour que j’éprouve à votre égard.
Votre absence rend la vie difficile à Montréal.
J’aimerais revivre encore ce matin où je vous
ai vu pour la première fois au bord de la mer. Le
lever de soleil se reflétait à travers vos
yeux aussi bleus et profonds que l’était la
mer au même moment. Vos cheveux voguaient au même
rythme que la brise. Les vagues frappaient la côte
avec force et grâce telle une mélodie jouée
par le plus talentueux des musiciens. J’aurais tout
donné pour vous enlacer à ce moment précis,
mais je ne connaissais même pas encore votre prénom.
Sans un mot, nous avions marché sur la plage. Une
fois les dernières lueurs du soleil éteintes,
les millions d’étoiles qui se dressaient au-dessus
de nos têtes brillaient de tous leurs feux mais il
n’y avait que vous qui illuminait mon esprit.
J’entends encore la douce mélodie que vous
m’aviez jouée avec votre violon. J’aurais
pu rester là des heures durant, tellement vous m’avez
séduite encore plus à cet instant. Aucun
homme n’aurait pu se détacher de vous. Je
suis loin d’être le plus beau et le plus extraordinaire
des hommes, mais nul ne vous aimera autant que moi.
Je sais que la distance nous sépare, mais elle
ne sera jamais assez grande pour que nos rêves se
rejoignent. Il m’est désormais impossible
d’imaginer ma vie sans vous. À ces quelques
lignes, je n’aurais pu que vous montrer une parcelle
de mon amour mais si vous me promettez le votre en entier,
je vous ferai voir la vraie couleur du ciel.
Vous me manquez, il y a tellement de choses à vous
dire et si peu de papier.
Vous êtes, chère Rosaline, le cœur
de ma vie.
Louis-Antoine
Clara referma la lettre d’une main tout en essuyant
ses larmes de l’autre. Elle déposa ce mince
bout de vie dans le creux de celle d’Héloïse
qui la lut aussitôt. Durant ce laps de temps, Clara
reprit le contrôle de ses émotions.
Après quelques minutes, Héloïse leva
la tête et dit comme envoûtée par ce
qu’elle venait de lire : « Mon arrière
grand-père était un vrai poète. As-tu
les autres lettres de leur correspondance ma belle grand-maman
d’amour ? »
- Euh… Mais oui bien sûr. Suis-moi !
Une à la suite de l’autre, elles montèrent
l’escalier à la hâte. Arrivées à l’étage,
Clara se dirigea vers sa chambre, ouvrit son coffre à bijoux
et en sortit une clé. Ensuite, elle plaça
une échelle vis-à-vis la trappe du grenier,
escalada les quatre premiers barreaux , ouvrit le loquet
et entra la tête dans l’embrasure . Après
avoir constaté l’état des lieux, elle
se retourna et fit signe à Héloïse de
la suivre.
La première constatation d’Héloïse
fut qu’il y avait énormément de poussière
dans ce grenier là, comme dans les films. Suite à quelques
regards tout autour, elle vit que cet endroit n’était
pas seulement qu’un ramassis de poussière,
mais aussi une caverne d’Ali Baba. Pleins d’objets
dormaient paisiblement depuis des décennies : une
vieille table avec seulement trois chaises sur lesquelles
avaient été déposés, pêle-mêle,
une centaine de bouquins. Un peu plus loin, une radio,
sans doute centenaire qui finissait ses jours parmis d’autres
vieilleries de son genre. Dans un coin, camouflé par
une pile de vêtements défraîchis, se
trouvait un coffre aussi gros qu’un réfrigérateur
couché sur le côté, tout fait de bois
avec une serrure dorée. Clara alla vers celui-ci,
reprit la clé, la mit dans la serrure et le coffre
s’ouvrit. Il était rempli de robes, de bijoux,
de lettres, de partitions , de livres…
Héloïse s’en approcha pour mieux voir
tous ces trésors. Elle en sortit une robe de mariée,
sans doute celle de Rosaline. La robe était sublime,
toute blanche avec quelques fleurs délicates brodées
dans le bas. Rosaline avait du se marier durant l’hiver,
car la robe avait de longues manches et de petits gants
de laine assortis. Héloïse se mit à imaginer
son arrière grand-mère, à peine un
peu plus âgée qu’elle-même, dansant
sous une pluie de flocons. Après avoir admiré la
robe pendant de longues minutes, elle prit une petite boîte
en carton, s’assit par terre, l’ouvrit et y
découvrit le reste du courrier. Elle plaça
ses jambes en indien et ouvrit la première sur le
dessus datant du 18 novembre 1928. Tout d’un coup,
le temps n’existait plus , Héloïse retombait
dans le passé… très loin dans le passé.
Le jour où se sont rencontrés Rosaline et
Louis-Antoine.
Ce matin là , Rosaline commençait à se
remettre de sa sortie de l’école forcée.
En voyant le lever du soleil, elle savait que ce serait
une magnifique journée. Le violon passerait deuxième
aujourd’hui, après le grand air et la plage.
Le coq venait à peine de chanter que déjà elle
s’était habillée.
Dehors, la nature dormait encore paisiblement.
Le vent transportait l’air salin avec lui. Rosaline dirigea
ses pas vers la plage. Le sable était encore frais
de la nuit qui venait tout juste de se terminer. Mr. Victor
ouvrait tranquillement son magasin général,
Maribelle Caron quant à elle, était déjà sur
le bord de sa fenêtre à épier les faits
et gestes des villageois de Baie des Sables pour aller
les raconter par la suite à tous ceux qui voudraient
bien l’entendre.
Rosaline s’assit sur une grosse roche arrondie par
les vagues. À cet endroit, le paysage était
sublime. On pouvait voir tout au loin l’océan
rejoindre le ciel.
* * *
Louis-Antoine n’arrivait plus à dormir. Depuis
déjà une quarantaine de minutes qu’il
se retournait dans tous les sens au creux de son lit. Il
décida enfin de se lever et d’aller récolter
de jolis coquillages au bord de la mer. Il mit sa chemise
de travail et ses pantalons d’été,
attrapa au passage un morceau de pain et sortit par la
porte moustiquaire. Il allait souvent marcher au bord de
la mer lorsqu’il avait besoin d’être
seul. Pas seulement lorsqu’il se sentait triste,
mais pour toutes les raisons imaginables. C’était
son endroit pour vivre ses émotions sans être
critiqué. Il arriva donc à la plage, à la
hauteur de sa maison, chaudière dans une main et
souliers dans l’autre. Même si la journée était
splendide, la cueillette, elle, ne fut pas très
bonne. Soudain, la fatigue qui quelques heures auparavant
l’avait quitté, était revenue de plein
fouet. Il décida qu’un petit somme sous la
chaleur du soleil lui ferait le plus grand bien. Il avait
aperçu, il y a quelques jours à peine, une
roche aussi plate qu’une table. Elle serait parfaite.
Il tourna à droite et alla vers la roche les yeux
pratiquement fermés tant il connaissait bien cet
endroit. Arrivé à destination, il ouvrit
enfin ses yeux. Il les referma aussitôt, le soleil était
très éblouissant. La deuxième fois,
il les ouvrit beaucoup plus lentement. Quand il retrouva
sa vue habituelle, il vit une délicate silhouette
se dessiner sur la roche. Il cligna des yeux à plusieurs
reprise, pensant qu’il était devenu fou et
que ce qu’il voyait n’était que le fruit
de son imagination.
La jeune femme était si belle, ses cheveux voguaient
en suivant le rythme du vent. D’après son
corps élancé et gracieux, on voyait qu’elle
n’était pas encore une femme sans toutefois être
une petite fille. Sentant la présence de quelqu’un
derrière elle, elle tourna la tête d’un
geste lent, mais décidé. En voyant Louis-Antoine,
un sourire se dessina sur ses lèvres. Un sourire
que Louis-Antoine n’était pas près
d’oublier.
Le visage de Rosaline s’illumina, ses yeux pétillaient
et son cœur battait la chamade… mais pourquoi
? C’était la première fois qu’elle
voyait ce jeune homme et pourtant elle semblait déjà le
connaître.
Rosaline était encore plus belle que toutes les
femmes qu’il avait imaginées dans ses rêves.
Son visage avait encore des traits d’enfance, mais
avec une sagesse hors du commun. Quelle âge pouvait-elle
bien avoir ? Même si celle-ci était encore
debout sur la roche à le regarder, Louis-Antoine
vint s’étendre à ses cotés.
Au même instant, elle reporta son regard vers l’horizon.
Tous deux ne savaient que faire. Les mains
de Rosaline tremblaient et elle ne voulait surtout pas
que le bel étranger
s’en aperçoive. Tout se bousculait dans sa
tête. Devait-elle parler en premier ou attendre que
lui le fasse… Elle n’était pas si gênée
habituellement devant des inconnus. Pourquoi lui l’intimidait-il
autant par sa seule présence ? Peu importe ce qu’il
allait penser, elle devait parler en premier sinon elle
ne lui parlerait jamais. Et si c’était la
seule fois qu’elle le voyait de sa vie… Non,
il y avait trop de risques que ce soit le cas. Maintenant
ou jamais.
- Bonjour… Je… je m’appelle Rosaline
Tremblay… dit-elle en s’assoyant à côté de
l’individu couché sur la roche.
- Ah …Bonsoir, euh non … Je veux dire Bonjour.
Louis-Antoine Vaillancourt, mademoiselle . Que faites-vous
ici de si bonne heure ?
- J’avais envie de rêver. Ici, c’est
le plus bel endroit que j’ai trouvé pour le
faire. Et vous ?
- J’avais besoin de solitude.
- Est-ce que je vous dérange ?
- NON! Surtout pas. Votre présence me fait du bien, à ces
mots Louis-Antoine se sentit devenir tout rouge de gêne.
- Ah… D’accord. Avez-vous envie de marcher
un peu avec moi ?
- Bien sûr avec plaisir.
Tous deux se levèrent et partirent en promenade.
Les premières minutes furent silencieuses. Aucun
ne savait par où commencer. Puis tout d’un
coup, la conversation débuta sans flafla et paroles
de politesse comme s’ils étaient deux amis
de longue date.
- Est-ce que vous allez encore à l’école
?
- Pas pour l’été évidemment
mais à l’automne j’entre à l’université pour
devenir notaire.
- Chanceux, moi je ne retournerai jamais plus à l’école.
Mon père me trouve assez savante pour une fille
et ma mère à besoin de mon aide à la
maison. Je n’étais pas d’accord au début
mais maintenant je me suis résignée, il n’y
a plus aucune lueur d’espoir. Le plus difficile c’est
de savoir quoi faire de mes journées. Ma mère
me demande que sur l’heure des repas. Le reste du
temps je vaque à mes occupations qui sont très
minimes, il faut le préciser.
- Que faites-vous pour passer le temps ? Il ne doit pas
y avoir que la mer dans votre vie.
- Non, par chance. Mon père à bien vu après
une semaine que je m’ennuyais à m’en
fendre l’âme. Il m’a donc acheté un
violon. Au tout début, je ne voyais pas l’utilité,
mais maintenant je crois que c’est le plus beau cadeau
qu’il pouvait me faire. Avec le peu d’économies
qu’il lui restait, il m’a offert des leçons
données par un grand violoniste qui vient une fois
par deux semaines à Baie des Sables. J’en
joue pratiquement tous les jours, c’est ma nouvelle
passion. Je me libère de tout lorsque je le tiens
dans mes mains. Il y a aussi la lecture qui m’aide
beaucoup à passer le temps. Je peux me transporter
dans une multitude d’univers tout aussi farfelus
les uns que les autres en un rien de temps. Et vous, qu’aimez-vous
dans la vie ?
- Moi … Et bien, j’aime les animaux. Moi et
ma famille avons justement déménagé ici
pour que je puisse m’occuper de mon cheval. Un bel étalon
qui s’appelle Sam. Il a quatre ans, mais comme nous
vivions à Montréal, il logeait dans une écurie
loin de chez moi. J’ai un chien aussi, une femelle
qui aura bientôt 9 ans. Elle s’appelle Milly.
Elle est adorable. Aussi, je cueille des coquillages très
souvent, mais aujourd’hui la pêche n’a
pas été fructueuse.
- Wow, vous connaissez Montréal. Moi , je n’ai
jamais quitté la Gaspésie…
Leur conversation continua ainsi durant
des heures et des heures. Ils oublièrent même
de manger.
Le temps avait passé si vite que déjà la
nuit tombait. C’était le temps des au revoir.
Mais allaient-ils se revoir un jour … Ils se sentaient
si maladroits. Aucun geste n’avait été posé et
aucune parole n’avait été prononcée
mais ils savaient trop bien que c’était l’heure
pour eux de se quitter.
Au même moment, une voix se fit entendre : « Rosaline,
c’est bien toi ? Réponds-moi ! C’est Éléonore. » Éléonore était
la meilleure amie de Rosaline. Sa complice : pareille mais
si différente en même temps. Elles vivaient
tout ensemble et n’avaient aucun secret entre elles. Éléonore était
une jeune fille pétillante d’énergie
qui ne manquait pas d’idées . Toujours souriante.
Avec elle , il n’y avait jamais de problème.
Tout était positif et amusant.
Lorsque Rosaline reconnut sa voix, elle
revint à la
réalité d’un coup sec. Elle regarda
Louis-Antoine tout en s’éloignant. Les mots
ne voulurent pas sortir de sa bouche. Alors il se quittèrent
comme ils s’étaient rencontrés, sous
l’effet d’un regard.
- Mais veux-tu bien me dire où tu étais.
Je t’ai cherché tout l’après-midi.
Je suis allée chez toi, j’ai même fait
tout le tour du village au moins deux fois. Imagine-toi
donc que je suis allée demander à Maribelle
Caron si elle ne t’avait pas vu rôder quelque
part et elle m’a dit : « Ma chère enfant,
pourquoi m’attarderais-je à surveiller toutes
les allées et venues de ton amie. Je n’ai
pas que cela à faire. J’ai une grande maison à tenir
moi. Mais par contre, j’ai aperçu deux jeunes
gens marcher sur la plage ce matin. À savoir si
c’était la petite Tremblay… Je ne mettrais
pas ma main au feu. Allez maintenant, je n’ai plus
rien à te dire.»
Les deux amies se mirent à rire tellement Éléonore
imitait bien la mémère du village. Étant
veuve depuis plusieurs années, son seul passe-temps était
de commérer sur tous les gens du village. Quand
leur fou rire fut passé, Rosaline répondit
au regard en point d’interrogation que lui lançait Éléonore.
- J’étais simplement partie
marcher au bord de la mer. Pas de quoi en faire tout
un plat.
- Ah oui ! Toute la journée…
- Et bien… Au début, je croyais n’y
rester que quelques heures, mais par la suite, j’ai
fait la connaissance de Louis-Antoine…
- Louis-Antoine ? C’est qui ça ?
- C’est un garçon que j’ai rencontré sur
la plage. Nous nous sommes mis à discuter et nous
n’avons pas vu le temps passer tout simplement.
- Tu veux dire que toi, Rosaline Tremblay, fille anti-garçon
au maximum tu as passé la journée à « discuter » avec
un garçon que tu n’avais jamais vu. Je ne
te crois pas.
- Mais je te jure que c’est la vérité.
Il est si gentil que je crois que toutes mes barrières
sont tombées d’un coup, admit Rosaline en
levant les yeux au ciel.
- Que fais-tu de mon frère dans tout ça ?
Depuis des lustres, il te fait la cour et à chaque
fois tu lui réponds que tu n’es pas attirée
par le fait d’avoir un amoureux. Alors que là,
au premier étranger venu, tu changes tout. Qui va
devoir le ramasser à la petite cuillère… Moi évidemment.
- Ce n’est pas de ma faute si je n’aime pas
ton frère. Léo est très gentil mais
ce n’est qu’un ami pour moi, rien de plus.
Il peut s’imaginer ce qu’il veut, ça
ne change rien pour moi.
- Je ne te croyais pas aussi sans cœur Rosaline, dit Éléonore
avant de tourner le dos pour aller vers chez elle.
- Attends Éléonore ! On ne se chicanera pas
pour ça. Te rappelles-tu lorsque nous nous avions
promis de ne jamais laisser un garçon nous séparer
? Moi , si. Et je tiendrai cette promesse toute ma vie.
Fais à ta tête mais rappelle-toi que moi je
serai toujours là pour toi. Rosaline s’en
alla de son côté avec un dernier regard sur
son amie qui s’en allait elle aussi … mais
du sens contraire.
* * *
L’été tirait à sa fin et Éléonore
avait évité Rosaline tout ce temps-là.
Elle s’en voulait à mort d’avoir ruiné cette
amitié mais elle n’avait toujours pas digéré que
Rosaline s’entiche de Louis-Antoine. Sa colère
avait même augmenté au fil des jours. Elle
voyait tous les jours les deux tourtereaux qui parcouraient
le village de fond en comble sous les regards tendres de
ceux qui les apercevaient. Tout le monde était heureux
de les voir ensemble .
Un jour qu’elle devait aller faire les courses chez
Mr. Victor, elle rencontra Louis-Antoine et Rosaline dans
le portique. Elle fit comme si de rien n’était
et continua son chemin. Mais au fond d’elle, son
cœur battait si fort qu’elle tremblait de partout.
Elle était tellement agitée, qu’elle
ne remarqua pas la déception dans le regard de son
ancienne amie.
Elle passa le pire été de sa vie. Elle n’avait
plus personne à qui se confier. Elle ne souriait
plus et trouvait que tout sur son passage était
banal et sans éclat. Vraiment, elle était
aux portes de l’enfer.
Pour Rosaline , l’été fut différent.
Elle pleura longtemps sur la séparation d’avec
sa complice, mais grâce à la présence
de Louis-Antoine, la coupure s’estompa beaucoup sans
toutefois disparaître complètement.
Elle passa chacune de ses journées en sa compagnie
sauf le dimanche bien entendu, car cette journée était
réservée à la famille. Ils apprirent à se
connaître et à s’apprécier de
plus en plus. L’attachement qu’elle éprouvait
pour lui s’intensifia beaucoup, mais elle devenait
extrêmement timide chaque fois qu’était
venu le temps de parler sentiment.
Un mardi où la pluie n’avait pas cessé de
tomber, ne permettant pas de promenades à l’extérieur,
Rosaline invita Louis-Antoine chez elle. C’est ce
jour-là qu’elle lui joua pour la première
fois de son instrument tant aimé. Elle sortit le
violon de son étui en expliquant comment et pourquoi
elle avait eu ce violon en cadeau. De part la façon
dont elle le tenait ; ses doigts débordant de finesse,
tenant le violon de façon possessive et professionnelle,
on voyait qu’il ne lui était pas méconnu.
De son autre main, elle n’avait que déposé ses
cinq autres doigts sur l’archet. Elle accota son
menton sur la mentonnière et joua quelques gammes
pour délier ses doigts et ses poignets.
Louis-Antoine fut charmé par le son qui sortait
de cet instrument si délicat. Un son puissant et
ferme qui passait par toutes les tranches d’émotions.
Parfois, il dansait au rythme de rigodons, tandis que d’autres
fois, il gémissait de douleur et de peine en vibrant
au rythme de ses larmes. C’était un spectacle
envoûtant. Rosaline avait un talent sans égal,
pur et naturel. Elle aurait pu naître avec un violon
dans ses mains que personne n’aurait été surpris.
À la suite de ce jour-là, elle pratiqua
souvent son violon en compagnie de Louis-Antoine. Elle
s’améliora énormément, ce que
son professeur s’était empressé de
lui dire. Ses coups d’archets étaient devenus
plus sûrs et coulant, comme si chacun était
relié à l’autre. Elle se mit à jouer
des pièces de plus en plus difficiles. Son talent
se fit savoir partout dans le village. Tout le monde désirait
l’entendre jouer, si bien que chaque samedi matin,
elle s’installait à la place centrale où les
marchands vendaient leurs produits et jouait durant plusieurs
heures.
À l’avant-dernière semaine d’août,
on voyait partout une agitation fébrile. La rentrée
des classes était toujours très attendue.
Autant pour ceux qui commencerait leur première
année que pour ceux qui entamaient leur dernière.
Le magasin général regorgeait de cahiers,
crayons, ardoises et d’enfants agités. C’était
le temps de l’année le plus fructueux pour
Mr. Victor.
Malgré la joie qui émanait de chaque parcelle
du village, cette semaine là fut la plus dure pour
Rosaline. Depuis le début de l’été,
elle savait que Louis-Antoine partirait pour aller étudier à Montréal,
mais plus le temps avançait et plus elle tentait
de l’oublier. Le jour où il lui annonça
qu’il partait le lendemain à bord du premier
train qui allait vers Montréal, elle s’effondra.
Pourquoi faut-il que tout ce qui est magnifique
durant un long moment se termine par une déchirure ou des
pleurs? Même dans les livres, tout ne dure qu’un
temps.
L’idée était déjà forgée
depuis longtemps dans la tête de Louis-Antoine. Même
tous les arguments de Rosaline, malgré qu’ils
lui firent mal, ne purent le faire changer d’idée.
Le lendemain, comme prévu, Louis-Antoine plia bagage
et quitta Baie des Sables.
Rosaline hésita longtemps. Au début, elle
ne voulait pas assister à son départ, mais
trente minutes après cette décision, elle
fut prise de remords. Elle se leva de son lit et se prépara
dans le temps de le dire. Elle courut jusqu’à la
gare, arrivée à destination, il n’y
avait presque personne. Elle eut un froid dans le dos… Et
si elle était arrivée trop tard. Elle s’assit
sur un banc de bois et laissa couler les larmes. Elle n’avait
aucune raison de les retenir, son amoureux était
parti loin d’elle sans un au revoir. L’attente
serait une éternité, mais elle l’attendrait
toute sa vie s’il le fallait.
Tout à coup, elle sentit une main frôler
son épaule. Elle se retourna et vit Louis-Antoine
la regarder avec des yeux soulagés. Enfin sa belle était
là. Il avait eu si peur qu’elle ne vienne
jamais. Il la serra fort contre lui pour s’imprégner
de son odeur enivrante ; un mélange de sel marin
et de fleurs des champs.
Il prit son visage dans ses deux mains,
fixa son regard dans le sien et lui dit « Je t’aime ».
Un je t’aime qui venait du plus profond de son cœur.
Par la suite, il rapprocha son visage encore plus de celui
de Rosaline et l’embrassa sur les lèvres tout
délicatement. Il retourna en direction du train
et lui laissa pour dernier souvenir qu’un au revoir
du bas du portique du troisième wagon en disant
: « Je t’écrirai ».
Rosaline ne bougea pas tant que le train
ne fut pas disparu complètement de sa vue. À peine le temps
d’une respiration et elle recommença à courir,
mais cette fois ci, en direction de la maison d’Éléonore.
Arrivée devant la porte principale de la demeure,
Rosaline cogna trois coups et attendit en se dandinant.
Elle entendit quelqu’un descendre les escaliers et
venir lui répondre. C’était Éléonore.
Elle fut surprise, mais vu l’état de Rosaline
, elle ne fit rien. Rosaline se laissa tomber dans ses
bras.
- Il est parti… Louis-Antoine est parti Éléonore.
Qu’est-ce que je vais faire sans lui ? Dis-moi que
toi tu ne me laisseras pas tomber, je t’en prie ,
ne me laisse pas seule.
- Je prendrai soin de toi ma belle. Une amie c’est
fait pour ça. Allez pleure ça va te faire
que du bien.
Tous les mois de chicane s’étaient envolés à la
suite de ces quelques mots. Elles restèrent serrées
l’une contre l’autre durant un long moment
sur le balcon. Plus jamais elles ne se quittèrent
par la suite. Leur amitié était scellée
pour l’éternité.
Rosaline dut être patiente durant un interminable
mois avant de recevoir la première lettre de Louis-Antoine.
Après l’avoir lue une bonne cinquantaine de
fois, elle la cacha dans un endroit sûr. Un endroit
où pensait-elle personne ne la retrouverait jamais.
Son violon fut à ce jour son plus précieux
trésor…
* * *
L’après-midi était terminée
lorsque Héloïse et Clara descendirent enfin
du grenier. Le ciel était rose et orangé.
C’était une ambiance magique. Clara avait
appris à mieux connaître sa propre mère
et Héloïse une arrière grand-mère
inoubliable. Qu’elle aimerait vivre une histoire
d’amour comme celle-là un jour. Peut-être … On
ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
- Je crois qu’il est temps de retourner chez toi
maintenant, déclara Clara avec un ton de non-retour.
- Oui , je crois que je sais ce que j’ai à faire.
Héloïse se leva, ramassa ses effets un peu
partout dans la maison et repartit avec son baluchon cette
fois-ci dans le sens contraire et avec le cœur beaucoup
plus léger. Le temps était aux réconciliations.
Lorsqu’elle poussa la porte de sa maison dix minutes
plus tard, elle fut accueillie par une quantité industrielle
d’amour. Quand le calme reprit sa place, Héloïse
prit la parole.
- Je suis sincèrement désolée maman.
Tout ce que je t’ai dit c’était des
paroles en l’air. Je n’ai jamais pensé ça
de toi. Je t’ai accusée à tort. J’espère
que tu vas me pardonner.
- C’est déjà oublié Héloïse
. Une maman ne reste jamais fâchée bien longtemps.
Mais je suis contente que tu me fasses des excuses.
- J’ai une histoire palpitante à vous raconter,
mais avant, j’ai quelque chose à faire de
très important. Ça peut attendre pour le
souper ?
- Allez dépêche-toi, on t’attend.
Héloïse monta l’escalier quatre à quatre
avec encore sur le dos son manteau. Elle ouvrit la porte
de sa chambre à la volée, lança son
sac à dos et son manteau dans un coin de la chambre
et déposa son violon sur son lit. Après tout
ceci bien exécuté, elle prit son journal,
lui arracha une page, prit son plus beau crayon et s’étendit
sur son lit prête à écrire toute une
vie si elle le voulait. Voici ce qu’elle écrit
:
Bonjour toi,
Je ne sais ni ton nom ni même en quelle année
quelqu’un découvrira ce bout de papier mais
peu importe. Aujourd’hui, j’ai fait la découverte
d’une vie qui m’était avant totalement
inconnue. Une vie qui pourtant mérite d’être
connue. Mon arrière grand-mère : Rosaline
Tremblay a été la première propriétaire
de ce magnifique instrument que tu tiens dans tes mains.
Prends-en soin. Il a vécu plus que ce qu’un être
humain peut vivre. L’amour, la colère, l’amitié,
la tristesse… Chaque fois que j’y pense, je
l’imagine elle et son bel amoureux marchant sur la
plage. Peut-être un jour connaîtras-tu cette
histoire.
J’ai 15 ans au moment où je t’écris,
je suis la descendante de Rosaline : Héloïse
Trudeau. Je joue du violon depuis plusieurs années
déjà et je n’échangerais pas
ce violon, même pour tout l’or du monde.
Si un jour tu te sens seul(e) ou incompris(e),
dis-toi qu’il y aura quelqu’un pour toi partout où tu
iras. Les gens qui nous aiment , on les oublie trop souvent.
Ne perd jamais de vue tes amis, ta famille. C’est
ce qui rend une personne riche. Même ceux, qui d’après
toi ne t’aiment pas, t’aimeront sans doute
un jour. Fais confiance à la vie. Émerveille-toi
de chaque bonheur qui passe aussi petit qu’il soit
: d’un cadeau d’un parent jusqu’au sourire
d’un étranger. N’oublie rien.
J’ai la larme à l’œil en écrivant
cette page. J’ai l’impression de fermer le
livre d’une longue vie mais la mienne est loin d’être
terminée. J’ai une boîte remplie de
rêves à accomplir. Un par un, je les prendrai
par la main et je marcherai avec eux aussi loin qu’ils
me mèneront.
Bon voyage dans une petite partie de mon histoire.
( 28 septembre 2006)
Héloïse
Tendrement pour toi !
-xxx-
Héloïse plia le papier en quatre et le colla
sur la paroi intérieure de son violon. Elle prit
le pot de colle à bois et referma le trou avec beaucoup
d’attention en rêvant à qui pourrait
bien découvrir son secret. Elle n’en parlerait à personne
comme l’avait fait Rosaline.
Son travail accompli, elle referma le boîtier, le
rangea dans son garde-robe et s’étendit encore
une fois sur son lit. Elle ferma les yeux… et puis
s’endormit. La journée avait été plus
dure qu’elle ne l’avait pensé.
Sa vie était maintenant au cœur de ce violon…Au
cœur du violon . Au cœur de sa vie.
Geneviève Chagnon
# 2007
Âge : 15 ans
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