Le vote du public déterminera les textes gagnants
Le droit de vote débutera le 3 mars 2007
et se terminera le 30 avril 2007 à minuit (heure de l'Est).

*Ce procédé a pour objectif d'offrir une chance égale à tous les participants d'être lu avant de voter.*

Pour lire les textes vous devez cliquer sur l'une des deux icônes et choisir la section lire les textes.

Qui est mieux placé qu'un passionné de lecture pour déterminer quelle oeuvre mériterait d'être publiée. Votre opinion est importante pour ces jeunes futurs auteurs. Être jury comporte beaucoup de sérieux et certaines obligations, tel que de se conformer aux critères de sélection des textes, que nous avons mis à votre disposition, et voter en toute honnêté, cela même si votre enfant est inscrit à ce concours. Merci!

Nous vous dévoilerons sous peu, l'endroit de rêve dont l'un des membres du comité de lecture pourra profiter d'un repos bien mérité. C'est notre façon de vous remercier pour votre participation à nous choisir un texte gagnant dans chacune des deux catégories. Un week-end pour deux vous attend , inscrivez-vous vite!

 

DES MOTS D'ENCOURAGEMENT
POUR NOS JEUNES ÉCRIVAINS

Lors de ce défi colossal, nos jeunes auteurs auront besoin de soutien et d'encouragement, particulièrement durant leur période d'écriture qui sera parfois difficile, vu leur très jeune âge, ainsi que la période consacré au vote.

Nous invitons le public, la famille et les amis à stimuler nos jeunes écrivains, car certains peuvent abandonner en cours de route et cela serait dommage. Donc, il est important de les soutenir durant leur longue période d'isolation et de créativité, pour les aider à mener à terme, ce voyage au pays de l'imaginaire. Si vous aimez leur texte, faite leur savoir.

Vous souhaitez participer à ce projet de soutien moral?

Cliquez sur l'une des deux icônes représentant l'âge des participants, dans la section '' prodiguer vos mots d'encouragement'' faites parvenir vos commentaires et votre soutien. Soyez délicat , il s'agit de jeunes enfants.


Pour lire les textes, cliquez sur l'une des deux catégories d'âge, ensuite, cliquez sur le titre du texte de l'un de nos participants dans la section ; lire les textes.

 
 


Lire c'est magique!
Écrire c'est féérique!
Et garder son coeur d'enfant; c'est s'émerveiller devant la beauté du moment présent.



Cette photo représente un voyage fantastique au pays du rêve et de l'imaginaire.
Jean-François et Alexandra espèrent qu'elle t'inspirera!

DE LA LECTURE À TE FAIRE RÊVER


L'odyssée fantasmagorique de Janie Jolly

Francine Blanchette


 
livre et jeux
pochette dirou

 


Concours : « Jeunes auteurs en verve » Écris-nous un conte ou une histoire !

CONCOURS JEUNESSE 2006-2007

Description de l'élève

Nom Andréanne Turcotte, 15 ans
Ses motivations pour le concours Je compose des histoires depuis que je sais écrire et j'ai beaucoup de manuscrits qui traînent dans ma chambre, alors c'est pour moi une chance d'en partager au moins un avec un public plus large.
Descriptions de l'élève J'adore écrire, bien sûr, lire et écouter de la musique. Je joue au basket-ball et je fais du théâtre. Je souhaite devenir professeur.

Le Tunnel

Je viens de passer une autre interminable soirée à écouter les filles babiller des potins et des préjugés. Les torts et les travers des autres constituent leur nouveau centre d’intérêt. Un truc qui ne me convient pas du tout. Ça me déçoit terriblement, parce que j’aimerais pouvoir participer et m’amuser avec elles. Mais je ne suis pas capable de me réjouir du malheur des autres. Ce n’est pas moi.

     Je marche lentement dans la rue, ressassant tout ce qui m’énerve chez les filles avec amertume. J’ai toujours eu cette propension à être dégoûtée de la société, mais je n’ai aucune idée d’où j’ai pu la pêcher. Peu importe.

     L’air est lourd et le ciel couvert. On va avoir droit au traditionnel orage de fin de soirée. Je devrais avoir le temps de me rendre à la maison avant que la pluie ne s’abatte sur moi. J’espère.

     J’en ai assez d’être lasse, de m’ennuyer en permanence. De cette indifférence totale à ce qui m’entoure. J’aimerais être capable d’être heureuse ou, au pire, malheureuse. Mon absence d’émotion me rend folle.

     Ça y est, je sens une goutte de pluie sur ma main. Je m’empresse de rabattre mon capuchon. Quelques secondes plus tard, c’est un véritable torrent qui tombe du ciel. L’idée de courir ne m’effleure même pas. Je suis déjà trempée de la tête aux pieds.

     Lorsque j’ouvre la porte de chez moi, dix minutes plus tard, l’eau remplit déjà presque à ras bord les bouches d’égout, mais l’orage achève.

     Il n’y a personne. Mes parents ne sont pas encore revenus. Je descends directement dans ma chambre et ouvre mon ordinateur. Je jette un coup d’œil à mes émissions pour en mettre une comme bruit de fond et constate que j’ai un message de ma tante, ce qui est inhabituel. Elle me demande d’appeler sur son cellulaire.

     Intriguée, je saisis mon propre téléphone et compose son numéro en ouvrant ma garde-robe. Il faut absolument que je mette quelque chose de sec. Elle répond dès la première sonnerie.

     -Sophie! Je viens te chercher.

     Elle a la voix de quelqu’un qui pleure.

     -Pourquoi?

     -J’aimerais mieux te le dire en personne.

     Elle raccroche. L’angoisse m’étreint. Il est arrivé quelque chose, je le sens. J’espère seulement que mes parents vont bien.

     J’oublie que je dégoutte sur le plancher et remonte au rez-de-chaussée.

     L’attente qui suit est presque insoutenable. De multiples scénarios, tous plus horribles les uns que les autres, me viennent à l’esprit. Je me catapulte à l’extérieur dès que la voiture de ma tante tourne le coin de la rue.

     -Tu es toute mouillée, fait-elle remarquer.

     -Il pleuvait et j’ai pas eu le temps de me changer. Qu’est-ce qui se passe?

     Elle détourne le regard, fait reculer la voiture en concentrant toute son attention sur la conduite.

     -Anaïs, qu’est-ce qui se passe?

     -Tes parents ont eu un accident, dit-elle très lentement, détachant chaque syllabe. Un gars leur est rentré dedans.

     -Ils sont blessés?

     Elle semble de nouveau absorbée par la route qui défile devant ses yeux. Je retiens mon souffle, redoutant ce qui va suivre. D’une voix presque inaudible, elle répond :

     -Morts.

     Elle secoue la tête, tentant de résister aux sanglots qui la secouent. Je ne la vois plus. Tout mon univers s’écroule violemment, chassant définitivement ma lassitude. Pour la première fois depuis, il me semble, une éternité, je pleure.

 

* * *

 

     C’est à peu près l’unique chose que je fais dans les jours qui suivent. Je ferme mon cellulaire, oublie volontairement l’existence de mon ordinateur et accepte de rester chez ma tante, tenant compte du fait que ça va empêcher les filles de me retracer.

     Je reste assise devant la télévision et me tape des heures entières de soaps, de bulletins de nouvelles qui tournent en rond, de talk-shows, de téléromans et, surtout, de télé-réalité où le plus grand drame semble être que tel a parlé dans le dos de l’autre et que la personne concernée l’a appris en se regardant à la télé le lendemain. Moi qui n’avais pas ouvert la télé depuis déjà un an, je me rappelle maintenant la raison de ce reniement.

     Je réussis quand même à dénicher deux programmes intéressants, ce qui est un exploit en soi, mais ne retrouve malheureusement jamais l’heure ni le canal.

     L’enterrement a lieu la fin de semaine suivante et c’est ma cousine Coralie qui m’oblige à y assister. Elle vient me chercher sur mon divan, ferme la télévision et menace de rester plantée là éternellement si je ne me lève pas. Comme je ne la connais pas beaucoup et la soupçonne d’être capable de mettre ses menaces à exécution, je capitule.

     Elle possède apparemment un côté « psychologue » dont j’aurais préféré ne jamais connaître l’existence. Elle m’explique que la seule façon de vivre correctement mon deuil est de dire adieu à mes parents. Je ne précise pas que j’en suis pleinement consciente et que, justement, je ne veux pas vivre mon deuil.

     On me traîne au salon funéraire. Les frères et sœurs de mes parents font chacun un petit discours, on me propose de monter, je refuse catégoriquement, on n’insiste pas. Je les entends murmurer que je ne le prends vraiment pas bien.

     Coralie me saisit par les épaules et me pousse jusqu’aux cercueils ouverts. Mes parents sont là, tous les deux, leurs corps recouverts par des draps noirs. Ils ont l’air serein, comme je les ai rarement vus de leur vivant. Je recommence à pleurer, mais je sens la colère qui monte en moi. Est-ce que j’ai vraiment mérité ça?

     Ma cousine me lâche enfin, et je m’empresse de me soustraire à la vue désarçonnante de mes parents sans vie.

     Les cercueils sont refermés et conduits jusqu’au cimetière, où ma cousine me traîne à nouveau de force, sans sembler réaliser qu’elle s’attire ma haine en agissant de la sorte.

     Je reste figée sur place, fixant le bout de mes pieds, durant toute la cérémonie. Autour de moi, tout le monde pleure. Par simple esprit de contradiction, je m’efforce de refouler mes larmes et d’afficher un air parfaitement désinvolte. Je doute que le résultat soit convaincant.

     Ma cousine retrouve ma trace et vient se planter à côté de moi. Je m’applique à éviter de la regarder.

     -Où vas-tu rester? me demande-t-elle.

     -N’importe où, qu’est-ce que ça change?

     Je me mors la lèvre. Parler rend plus difficile le refoulement d’émotions

     -Je m’en vais.

Je pars d’un pas vif pour rejoindre la station de métro la plus proche, mais elle me suit. Elle m’attrape par le bras et m’oblige à me retourner vers elle. J’évite son regard. Après un court silence, elle propose :

     -Je vais aller te reconduire, okay?

     Je hausse les épaules, devinant que, si je refuse, elle risque d’insister.

     En voiture, je me tais obstinément, même si j’ai très envie de manifester mon agacement. Ça ne semble pas l’affecter. Elle continue de débiter des phrases que je ne n’écoute même pas Cependant, lorsque je m’aperçois qu’elle roule vers la maison de ma tante, je rectifie :

     -Je veux aller chez moi.

     -Sophie, tu ne vas pas aller t’enfermer chez toi.

     -Je veux aller chercher mes affaires.

     Elle tourne la tête vers moi, soupire, mais fait demi-tour.

     -Comme tu veux. Mais je t’avertis; rester enfermée dans l’état où tu es, ce n’est pas une excellente idée.

     Je lui accorde à peine un regard en débarquant de l’auto. Je grimpe sur le perron et tourne la poignée sans hésiter.

Ce n’est qu’à l’intérieur qu’un flot d’émotions me submerge. J’allume la lumière, chose que je ne me rappelle pas avoir jamais faite. Habituellement, tout est déjà prêt à m’accueillir. Habituellement, en entrant, je discute avec ma mère pendant quelques minutes, puis je descends dans ma chambre jusqu’à l’heure du repas ou alors je monte quand mon père arrive.

Je ne ferai plus jamais ça.

     Écrasée sous le poids de la nostalgie, je traverse le couloir et descends en bas. Je m’enferme dans ma chambre. L’écran de mon ordinateur clignote. J’ai des dizaines de messages. Avec une certaine réticence, je m’assois et les survole rapidement. Les premiers sont de Gabrielle et Lizzie, qui veulent savoir pourquoi je ne suis pas à l’école et m’avertir que mon téléphone est fermé. Au bout de quelques messages, elles apprennent la mort de mes parents. Des messages de condoléances de leur part suivent, ainsi que de Léa, Laurana et Ana-Gabrielle.

     C’est ça! Continuez de vous inquiéter. Ça compensera pour toutes ces fois où vous ne vous êtes pas rendu compte que j’étais malheureuse. Combien de fois ai-je essayé de vous expliquer ce qui me dérangeait dans votre comportement envers moi? Combien de fois avez-vous cru que je ne faisais que vous bouder alors que j’étais sur le point de pleurer?

     D’un clic, toutes les belles phrases sont effacées. Je n’ai pas besoin de leur amitié. Je m’en sors parfaitement toute seule.

     Je télécharge quelques dizaines de chansons aux titres plus déprimants les unes que les autres. J’en trouverai bien une qui rejoindra assez mon état d’esprit pour mettre des mots sur ce que je ressens.

     J’ouvre mon cellulaire pour faire le tour de mon répertoire de mp3 dans le même but et suis assaillie par d’autres messages. Je ne prends même pas la peine de vérifier leur provenance. Effacés!

     Coralie me décrirait probablement ça comme une forme d’auto flagellation psychologique ou un truc dans le genre. Tant pis! Je l’assume totalement. J’en ai assez du monde entier, de toute façon.

     Je mets le volume de mes haut-parleurs à fond et me laisse tomber sur mon lit, laissant toutes mes émotions s’extérioriser d’elles-mêmes.

     Le résultat n’est pas très attrayant.

 

* * *

 

     Il y a eu un ouragan aux États-Unis. Il a dévié de sa trajectoire et frappé une région qui n’avait pas été évacuée. Quelque chose comme trois mille morts. Pas si pire. Rien d’exceptionnel.

     Seulement, comme je suis enfermée dans ma chambre, je navigue beaucoup sur Internet pour éviter de penser. Je lis donc une tonne d’articles et de blogues sur l’événement, ce qui en change totalement ma perception. Des centaines, voire des milliers de personnes ont perdu des proches. Ils se retrouvent dans une situation semblable à la mienne, sauf qu’ils ont aussi perdu tous leurs biens matériels, leurs maisons, leurs villes ont été détruites.

     Pourquoi le climat se défoule-t-il sur nous? Ce n’est pas de notre faute si la planète est sur son déclin. C’est celle de nos ancêtres. Nous, nous faisons absolument tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer, ne serait-ce qu’un peu, la durée de vie de la Terre.

     Au moins, ici, on est relativement à l’abri des intempéries de cette envergure. Pour le moment.

 

* * *

 

     Ça doit faire deux semaines que je suis enfermée dans ma chambre. J’ai perdu le compte exact des jours. Je ne sors qu’une fois de temps en temps, pour aller aux toilettes et ramasser la bouffe qu’on laisse à ma porte. Je suis sur le point de devenir folle.

     Pour rester saine d’esprit, je lis à peu près n’importe quoi. Je choisis un sujet au hasard, le plus souvent un qui me préoccupe, mais que je ne connais pas beaucoup, et je lis tout ce que je peux trouver jusqu’à ce que mes yeux soient incapables de déchiffrer un mot de plus.

     Personne dans la famille ne sait quoi faire. Ils viennent, chacun leur tour, à intervalles réguliers, me parler de l’autre côté de la porte. Parfois, je me contente de rester muette comme une tombe. D’autres fois, je mets de la musique et monte le volume pour les faire fuir.

     Si c’était moi qui étais à l’extérieur, ça ferait un moment que je me serais référée à une autorité supérieure, il me semble. Je m’étonne à chaque jour qu’aucun policier ou psychologue ne vienne frapper à ma porte.

     Je me demande si Coralie est repartie à Québec. Sûrement, mais je garde en moi l’espoir qu’elle va venir me sortir de ma torpeur avant qu’il ne soit trop tard.

     J’ai parlé au téléphone avec Gabrielle il y a deux jours. En fait, je l’ai plutôt engueulée parce qu’elle ne cesse d’essayer de m’appeler et de me laisser des messages. Je me complais dans mon état d’ermite coupé du monde et elle vient briser toute la magie. Bon, d’accord, il n’y a pas qu’elle qui essaie de me rejoindre, mais des mois de frustrations accumulées contre elle jouaient en sa défaveur. Elle ne rappellera pas de sitôt.

     J’ai passé la plus grande partie de mon temps à faire des recherches sur le XXIe siècle. Je ne sais pas pourquoi, mais cette époque m’a toujours fascinée. C’est là que, en quelque sorte, le sort de l’humanité s’est joué. C’est là qu’a commencé la propagande effarante des gens riches et influents. Et il neigeait.

     Je suis allée dans le Nord, une fois. Là où il y a encore de la neige chaque hiver. C’est un souvenir qui va rester gravé dans ma mémoire éternellement. La neige. Le paysage blanc, immaculé. Ici, il neige une dizaine de fois par année, mais c’est très aléatoire et ça ne reste qu’une journée ou deux.

     J’en profite pour dénicher les dernières informations crédibles sur l’état global de la planète. Il reste apparemment maximum deux cents à trois cents ans à notre belle Terre. Encourageant.

     Je tombe sur le site d’un laboratoire du Québec qui serait sur le point de trouver une solution aux changements climatiques. Je ne comprends pas grand chose de ce qui y est expliqué, mais je saisis cependant que leur projet est bloqué car le gouvernement refuse de donner des subventions. Je hausse les épaules, dubitative. Combien de fois nous a-t-on promis que les problèmes achevaient?

     Je pousse un long soupir. Je commence à en avoir sérieusement assez d’être enfermée. Coralie doit être sur le point de se présenter à ma porte pour m’obliger à sortir. Je ne bougerai pas avant qu’elle vienne.

     Je ne l’ai jamais particulièrement appréciée, mais c’est la seule qui ose me tenir tête, et je sais que j’ai besoin de quelqu’un qui ne fera pas semblant que tout est normal.

     Je tourne en rond comme un lion dans une cage. Une cage que j’ai moi-même bâtie et que je peux ouvrir à tout moment, ironiquement. J’ai monstrueusement envie d’aller prendre une très longue marche dehors, mais ça signifierait abandonner. Abandonner quoi? Je n’en ai pas la moindre idée. Je sais seulement que si j’ouvre la porte, j’aurai l’impression de subir un échec.

     Je suis sûre que Coralie est en chemin pour venir m’aider.

 

* * *

 

     Deux jours plus tard, je rends les armes. Ma cousine ne viendra pas. Elle est certainement à l’université, en train de continuer son doctorat ou je ne sais quoi, et elle se fout éperdument de moi. Devant mon peu d’intérêt pour ses analyses psychologiques, elle a simplement décidé de m’abandonner à mon sort.

     J’appelle Anaïs. Elle vient me chercher en voiture. Elle ne fait pas allusion au fait que je viens de passer presque trois semaines enfermée dans ma chambre. Elle agit comme si on arrivait de l’enterrement. Elle m’aide à empaqueter les affaires que je veux emmener et promets de revenir chercher le reste plus tard. Je ne prononce pas une seule parole, répondant simplement par des mouvements de la tête et des haussements d’épaules.

     Le soir, je me couche dans la pièce qui sera ma chambre pour les prochaines années.

 

* * *

 

Lundi matin. La directrice de l’école m’a appelée vendredi pour prendre de mes nouvelles et m’avertir que je devais revenir si je ne voulais pas être obligée de recommencer mon année. Donc, malgré ma réticence, que je n’hésite pas à manifester avec humeur, je retourne à l’école.

Je monte directement à la bibliothèque, soucieuse d’éviter de rencontrer une des filles. Je sais que je vais devoir m’expliquer avec elles un jour ou l’autre. Ce serait étonnant que Gabrielle ne vienne pas me demander des excuses pour la façon dont je l’ai traitée au téléphone, mais je tiens à retarder ce moment le plus longtemps possible.

Je choisis un livre de façon très aléatoire, à cause de sa couverture très sobre et de son titre totalement inintéressant. Le livre se révèle tout de même plus réconfortant que ma réalité, aussi je m’évade et ne vois pas le temps passer. La cloche sonne, me tirant de mes rêveries et m’obligeant à regarder la réalité en face.

Je vais devoir affronter les autres.

En tout, mis à part ma conversation avec Gabrielle, j’ai dû prononcer tout au plus cinq phrases en deux semaines. Je ne suis pas prête à recommencer à entretenir des relations humaines. Je veux seulement retourner m’enfermer à la maison jusqu’à ce que je sois incapable de supporter la vue des murs de ma chambre une seule seconde de plus.

Je ferme les yeux quelques secondes pour empêcher les larmes de couler et je vois ma chambre. Ça me fait réaliser que c’est déjà fait; je ne veux plus jamais en revoir les murs. J’y ai déjà passé trop de temps.

Cette constatation faite, il ne me reste plus qu’à aller en cours.

J’entre dans la classe de français en gardant la tête haute et me dirige directement vers le professeur en serrant mes livres contre moi. Il me remarque dès que je franchis l’embrasure de la porte et semble réellement soulagé de me voir.

-Sophie-Anne! On commençait à s’ennuyer de toi, tu sais. Ça va?

Je hausse les épaules. Je sais très bien qu’il sait ce qui est arrivé. Les nouvelles voyagent vite dans la région, encore plus dans l’école. Je n’ai aucun remord à le mettre mal à l’aise avec mon regard insistant.

-Tu devrais pas avoir trop de misère à te rattraper, poursuit-il, détournant le regard sur les feuilles sur son bureau. Il faudra juste que tu travailles un peu chez toi.

Chez ma tante, il veut dire. Je n’ai plus de chez moi. J’ai seulement une chambre d’amis qu’on me prête pour les quelques années où je serai contrainte d’habiter là. Probablement qu’on me mettra dehors dès que j’atteindrai dix-huit ans.

Il n’a sûrement pas utilisé le terme « chez toi » pour retourner le fer dans la plaie, mais c’est l’effet que ça a.

Il me donne quelques feuilles. Le travail et les notes que j’ai manqués pendant les douze cours où j’ai été absente.

-Sophie-Anne!

Lizzie me saute au cou. Soit Gabrielle n’a pas cru nécessaire de partager sa mauvaise expérience, soit Lizzie ne s’est pas sentie concernée par mes reproches. Je considère quelques secondes la possibilité de lui faire savoir ma façon de penser tout de suite, mais je n’en trouve pas le courage. Je la laisse donc patiemment m’étreindre, mais n’amorce même pas un mouvement pour la serrer en retour.

-Je me suis vraiment ennuyée.

-Si tu le dis.

-Si je peux faire quoi que ce soit pour te remonter un peu le moral, n’hésite pas à me le dire, hein?

-Laisse-moi tranquille.

Elle obéit, non sans m’accorder un sourire désolé. Sage décision. Je gagne mon bureau, sous le regard attentif de quelques élèves. La plupart adoptent l’attitude d’indifférence envers mon cas. Tant mieux.

Marie-Élyse, assise devant moi, m’interroge :

-Où t’étais passée?

Je ne peux pas croire qu’en trois semaines, personne ne lui ait rien dit. Bon, elle n’est peut-être pas très populaire, mais elle a un réseau de contacts comme tout le monde. Il doit bien y avoir une de ses connaissances, à quelque part, qui a entendu dire que mes parents sont décédés.

Je décide que la meilleure façon de m’en débarrasser est de lui faire savoir la vérité sans détour.

-Mes parents sont morts.

Je ne réalise qu’après coup la signification de mes paroles. Je l’ai dit. Je refusais de me l’avouer, mais maintenant, c’est fait. Je l’ai dit à voix haute. Impossible de le dénier, désormais. Je l’ai dit et le monde ne s’est pas écroulé. Ma voix n’a presque pas tremblé. Pas de larme. Mon propre flegme m’impressionne.

Marie-Élyse, de son côté, est complètement désarçonnée.

-Désolée, fait-elle en se retournant vers l’avant.

Je sens que je vais bientôt vouer une haine profonde à ce mot.

 

* * *

 

En fin de compte, la journée n’est pas aussi horrible que je m’y attendais. Les filles n’essaient même pas de me parler, ce qui me rend légèrement amère. Au fond, elles sont ravies d’avoir une excuse pour se débarrasser de moi. Elles ne se sentiront plus obligées de m’inviter à leurs soirées ou de me trouver un gars pour que je puisse parler de lui dans ces mêmes soirées.

Je devrais être contente, j’ai eu ce que je voulais, mais je me sens au contraire délaissée.

Je déteste ne pas savoir ce que je veux.

Je termine la journée en théâtre, le seul cours dans lequel je n’ai pas le même groupe. J’espère qu’il n’y en aura pas qui voudront savoir où j’étais passée, car j’en ai déjà plus qu’assez de l’expliquer à tout le monde et de voir ensuite leur expression embarrassée.

Je me rends d’abord auprès de la professeure afin de signaler mon retour.

-Madame…

-Oui? Hein! Sophie-Anne!

J’esquisse un semblant de sourire. Le premier depuis un bon moment.

-J’ai su ce qui s’est passé, enchaîne-t-elle. Des affaires de même, ça m’enrage. L’autre était soûl, y’a rien eu, mais fallait qui tue… En tout cas. On n’a pas fait grand chose pendant que t’étais pas là, on a juste eu le temps de lire une pièce parce que les gars arrêtaient pas de niaiser.

-Okay, merci.

Je me rassois, légèrement moins morose. C’est un progrès, très minime, mais un progrès quand même. Je repère les filles d’un coup d’œil rapide. Lizzie me fait signe, mais je fais comme si je ne l’avais pas aperçue. Je m’installe à la première rangée de l’auditorium, à l’écart des autres.

-Bon, placez-vous en équipe, on va faire des virelangues.

-Ouais, mais admettons que ça nous tente pas? s’enquit Samuel.

Il faut toujours qu’il fasse son commentaire, aussi inutile qu’il puisse être. Il n’a absolument rien fait dans ce cours depuis le début de l’année, de toute façon, alors je ne vois pas pourquoi il pose la question.

-Dans ce cas, t’auras juste à faire semblant quand j’irai vous observer, comme d’habitude.

Je ne bouge pas d’un poil tandis que les autres se réunissent. Pas question que je passe une période complète avec les filles et je ne connais personne d’autre ici.

L’enseignante ne semble pas approuver ma décision.

-Tu te mets pas avec Gabrielle?

-Je lui parle plus.

-Tu resteras pas toute seule, ma belle, prévient-elle, balayant la salle des yeux. Va donc avec Danick et Kimberly, eux aussi refusent de se mêler aux autres.

-Mais, madame…

-Envoye!

Je me lève à contre-cœur et repère les deux inséparables. Je ne sais pas grand chose d’eux, à part qu’ils ne se lâchent pas depuis le primaire et qu’ils ne parlent pratiquement à personne. Gabrielle trouve Danick très mignon et a récemment enquêté sur son cas, mais c’est à peu près tout ce qu’elle a pu recueillir, à sa grande déception.

Je doute qu’ils souhaitent ma présence, mais je vais tout de même m’asseoir devant eux, sous leurs regards interrogateurs. Je leur jette un coup d’œil de côté, constatant que, en effet, ils ne semblent pas ravis de me voir.

-La prof ne veut pas que je sois seule.

-Pourquoi tu te mets pas avec tes amies? demande Kimberly d’un ton me faisant clairement sentir que je suis de trop.

-Ce sont plus mes amies.

-Pourquoi?

Pour plusieurs raisons différentes, mais aucune n’est assez précise pour avoir vraiment du poids. Je porte mon regard vers l’avant, prenant mon temps pour réfléchir à la bonne réponse, comme si ça avait une réelle importance. Comme si ça pouvait changer leur opinion de moi.

-Elles n’étaient pas de vraies amies. C’est tout. J’ai besoin de gens qui tiennent à moi, pas seulement quand j’en ai besoin.

Mon cœur se gonfle sans que je comprenne pourquoi. Je sens des larmes me monter aux yeux. Je m’en veux de cette démonstration émotionnelle et je prie pour ne pas qu’ils le remarquent. Je garde les yeux fixés droit devant moi, refoulant autant que possible mon envie de pleurer.

-Bonne chance! C’est impossible dans cette société individualiste, réplique-t-elle. Soit tu fais semblant que ça ne te dérange pas, soit tu dois rester seule dans ton coin.

Un petit peu négative, la fille? Ça explique au moins en gros pourquoi ils refusent d’avoir des contacts avec le reste du monde. Ils sont totalement désabusés.

La prof nous donne un paquet de phrases pour pratiquer notre diction. À mon soulagement, mes deux coéquipiers semblent accorder le même intérêt que moi à l’activité; nul.

-T’es en secondaire deux? s’enquit Kimberly.

J’acquiesce d’un mouvement de la tête.

-Comment tu t’appelles?

-Sophie-Anne.

-Moi c’est Kim et lui c’est Danick. On est en trois.

Parfois, je me demande pourquoi les gens se sentent obligés de répondre à des questions qu’on ne leur a même pas posées.

-T’étais pas là aux derniers cours, hein? s’informe Danick.

Le point sensible.

     -Mes parents sont morts y’a trois semaines.

     -Oh! Pas vrai? s’étonne Kimberly. Comment ça?

     -Un con soûl leur est rentré dedans.

     -Quand je te parlais de la société individualiste! De nos jours, plus personne n’a la moindre considération pour les conséquences que pourraient avoir leurs actes sur les autres.

     Je commence à saisir son point de vue. Il est un peu radical, à mon avis, mais réaliste; les gens sont si peu intéressés à autrui dans ce monde. Tout est conçu pour l’intérêt personnel. Chacun travaille d’abord pour soi-même.

     Je l’ai constaté à de nombreuses reprises. Toutes ces filles qui se parlent dans le dos, se font des mauvais coups et se battent pour un gars. J’ai vu des amitiés se détruire pour des trucs complètement anodins. Et ça ne doit pas être plus beau du côté masculin.

     Alors que ce pessimisme devrait affecter négativement mon moral, j’ai au contraire l’impression de remonter un peu la pente grâce à cette froide analyse comportementale.

 

* * *

 

     Le soir, de retour chez ma tante, je suis prise de l’envie soudaine de téléphoner à Coralie.

     Je demande à ma tante si elle a gardé le cellulaire de mon père et elle m’indique qu’il est dans une boîte au sous-sol.

     Je descends dans la cave et trouve la boîte des affaires personnelles de mon père. Avec l’impression de violer son intimité, je l’ouvre. Je sors les objets un par un, délicatement, et me rends compte que je ne savais pas grand chose sur lui. Il y a plusieurs médailles; je ne sais même pas où il a pu obtenir ça. Des livres. Son ordinateur portable.

     Je trouve son cellulaire et m’empresse de tout remettre à sa place. Je fais rapidement le tour de sa liste de numéros et décide qu’il serait prudent de tout importer ceux de la famille sur mon téléphone. Au cas où.

     Ensuite, je reste assise par terre et rassemble mon courage pour appeler. Je suis encore persuadée qu’elle m’a rayée de ses préoccupations. Je repense à la façon dont j’ai agi avec elle et je trouve tout à fait plausible qu’elle ait cru que je la détestais. Je dois piler sur mon orgueil pour composer le numéro.

     -Oui allô?

     -Coralie? C’est Sophie-Anne.

     -Ça va?

     -Je suis retournée à l’école aujourd’hui.

     -Ça s’est bien passé?

     -J’étais un peu seule, tout le monde se posait des questions et j’ai du travail par-dessus la tête, mais à part ça, oui.

     -T’es restée enfermée combien de temps?

     Je ne répons par immédiatement, surprise, mais satisfaite de savoir qu’elle ne m’avait pas complètement exclue de ses préoccupations.

     -Je sais pas exactement. Longtemps.

     -Tu restes chez la sœur de ta mère?

     -Ouais.

     -Ça te convient?

     -Oui.

     -Elle va t’adopter?

     -Je sais pas.

     -Okay. Tu monteras passer quelques jours ici quand tu seras en congé, si tu veux.

     -J’aimerais ça.

     -Parfait. Alors à la prochaine. Prends soin de toi.

     -Toi aussi.

     Je raccroche, soulagée. C’était en entretient très bref, mais je n’ai jamais aimé le téléphone de toute façon.

     Je jette un coup d’œil à la boîte de ma mère. Est-ce que je pourrais découvrir des choses sur elle comme dans celle de mon père?

     J’hésite pendant quelques minutes, puis je décide que je ne suis pas prête à ça. Peut-être une autre fois, quand je serai en état de supporter l’expérience.

 

* * *

 

     L’heure du dîner est le moment le plus pénible de la journée, à l’école. Il n’est pas bien vu, ni très agréable d’ailleurs, de manger seule à la cafétéria. Si j’étais comme Ana-Gabrielle, je pourrais passer toute l’heure du midi à la bibliothèque à lire. Malheureusement, contrairement à elle, je suis incapable de sauter un repas. Je suis certaine que je mourrais de faim.

     Quoique, ça ne dérangerait pas grand chose. Le cours des choses serait à peine perturbé. La famille aurait un triple deuil, mais après ils seraient tranquilles.

     Je chasse avec un certain dégoût ces pensées. Venant de moi, je trouve ça très décevant. J’ai toujours été totalement contre le suicide et l’apitoiement sur son sort. Je suis pratiquement en train de me trahir en songeant à des trucs comme ça.

     Mon plateau dans les mains, je me dirige vers un coin de table libre lorsque mon œil perçoit un mouvement.

     Kimberly me fait signe d’aller m’asseoir avec eux.

 

* * *

 

     Je travaille comme une déchaînée pendant les semaines qui suivent pour rattraper mon retard. Apparemment, la Terre n’a pas cru nécessaire d’arrêter de tourner pendant que je me languissais dans le sous-sol.

     Au fond, ça m’arrange bien, puisque ça m’empêche de trop penser. Je suis tellement ensevelie sous les devoirs et l’étude que je n’ai pas une seconde à allouer à autre chose. Et lorsque par malheur j’ai une heure de libre devant moi, je me plonge dans le premier livre qui me tombe sous la main.

     Je suis consciente que je ne pourrai pas échapper à la réalité éternellement. Je finis la plupart de mes journées à pleurer silencieusement dans mon lit en me promettant de m’accorder un peu de temps seule le lendemain, mais je ne trouve jamais le courage de le faire.

     Anaïs veille sur moi comme un ange gardien, mais ce n’est pas ma mère. Elle ne sait pas trop comment s’y prendre avec moi.

 

* * *

 

     À force de choisir de façon presque totalement aléatoire mes lectures, j’ai fini par tomber sur un essai qui fait une étude très détaillée du langage corporel. J’ai eu une sorte de coup de foudre. C’est venu me chercher, et c’est depuis une semaine une fascination presque obsessive. J’essaie de retenir le plus de trucs possibles et ensuite je les éprouve sur mon entourage. Mon nouvel objectif est de pouvoir déterminer à coup sûr si quelqu’un ment ou dit la vérité. C’est plutôt valorisant, surtout que ça semble fonctionner à merveille.

     Ça me pousse à aller vers les autres, à sortir de ma carapace. Ça fait maintenant deux mois que je suis orpheline, mais j’ai l’impression que ça fait des années tellement les secondes s’écoulent lentement. L’envie de pleurer est omniprésente, mais je le fais de moins en moins souvent, il me semble.

     J’ai commencé à lire un essai sur la psychologie du même auteur, mais c’est beaucoup plus complexe et moins certain. Je dirais que c’est plus instinctif, chez moi en tout cas.

     Kim et Danick sont en grande partie responsables de mon rétablissement. Ce sont les deux personnes les plus extraordinaires que j’aie rencontrées. Leur amitié est absolue, authentique et incroyablement altruiste. Ils sont prêts, surtout Danick, à passer des heures à m’écouter débiter mes problèmes et décortiquer moi-même mes émotions, tant que je le fais moi aussi en retour. À force, je crois que j’ai même réussi à mettre un peu de positif dans la sombre vision du monde de Kim.

     Il faut dire qu’elle n’a pas la vie facile, elle non plus. Bien qu’elle soit réticente à m’en parler, j’apprends à lire entre les lignes et Danick m’a tracé le portrait global. Son père a déserté la maison familiale il y a cinq ou six ans pour retourner à Vancouver et ils n’ont pas réussi à le contacter depuis. Sa mère s’en remet très difficilement et est présentement en couple avec un homme exécrable, du moins d’après mon amie.

     Les jours se succèdent, toujours très lentement, mais ils sont de plus en plus supportables. En plus, je vais chez Coralie en fin de semaine.

 

* * *

 

     Le trajet en autobus jusqu’à Québec dure deux heures. J’écoute de la musique sur mon cellulaire tout le long, tentant de contenir une certaine nervosité. Je m’apprête à passer trois jours complets avec deux personnes que je n’ai pas vraiment l’impression de connaître.

     Une fois arrivée à destination, je prends le métro et trouve l’appartement de ma cousine une demi-heure plus tard.

C’est Bruno-Pierre qui m’ouvre la porte.

     -Hey la cousine!

     Je ne crois pas avoir jamais réellement parlé au chum de Coralie, ce qui a pour effet de me figer. Je lui souris timidement, maudissant ma gêne que j’avais fini par croire disparue.

     -Salut Sophie, lance ma cousine plus loin dans l’appartement.

     J’entre et elle vient me serrer dans ses bras. Dire que je ne lui avais à peu près jamais accordé d’attention avant la mort de mes parents.

     -Désolée, j’étais en train de travailler, m’indique-t-elle.

     La table est jonchée de papiers. Je hausse un sourcil. Elle sourit.

     -Je pourrais faire tout ça à l’ordinateur, mais ça me fatigue, et je trouve ça moins mélangeant comme ça, m’explique-t-elle.

     Je m’approche. Si elle le dit…

     -Ne regarde pas! m’avertit-elle. C’est une surprise que je réserve pour le souper.

     Ma curiosité est piquée. Coralie s’en aperçoit et juge préférable de m’entraîner dans ma chambre pour la fin de semaine.

     -Alors? Tu as l’air de t’en sortir plutôt bien, constate-t-elle.

     -Je fais mon possible.

     -Tu as la chance d’avoir une famille qui te soutient. Ça n’est pas donné à tout le monde.

     -Je sais.

     -Tu possèdes une volonté et une détermination incroyable, ma belle. Tu fais partie de ceux qui peuvent changer le monde, tu sais.

     Je ne sais trop qu’elle attitude adopter, croyant d’abord qu’elle se moque de moi, mais elle semble très sérieuse. J’opte finalement pour un sourire de gratitude.

     -Tu peux me croire. En tout cas… T’es bien chez ta tante?

     -Oui, oui.

     -Elle a un fils, non?

     -Oui, mais il est au cégep à l’extérieur et je le vois pas très souvent.

     Nous retournons dans la cuisine, où Bruno-Pierre a fait disparaître toute trace de papier. Qu’est-ce que ça peut bien être?

 

* * *

     Après une séance de magasinage, au cours de laquelle nous dépensons définitivement plus en livres qu’en vêtements, Coralie et moi rentrons pour le souper. La curiosité commence à me ronger, sournoisement, dès le début du souper, mais je n’ose pas apporter le sujet la première.

     La nouvelle est balancée sans préambules et j’en reste estomaquée :

     -Je me lance en politique.

     Je dépose délicatement ma fourchette, essayant de repérer la pointe d’humour dans la déclaration. Puis, constatant qu’elle n’a jamais été aussi sérieuse, je m’applique à deviner ce qui a pu la pousser à prendre cette décision. La politique n’est pas le sujet le plus passionnant qui soit, mais certainement le plus corrompu. Ma cousine serait-elle avide de pouvoir et d’argent à ce point?

     -On veut révolutionner la politique québécoise en apportant une approche différente, poursuit-elle. On a déjà une bonne équipe, une trentaine de personnes fiables et honnêtes. C’est à cause d’une de mes amies. Son père est un homme millionnaire et donc influent, et elle m’a fait réaliser à quel point l’argent mène nos gouvernements. On voudrait changer ça. Ça peut paraître un peu utopique, mais je crois sérieusement qu’on pourrait arriver à de quoi.

     L’idée me semble en effet très irréalisable. Pourtant, une petite voix me dit qu’il est bel et bien grand temps de faire quelque chose et que c’est l’occasion rêvée d’avoir une influence importante.

     De la politique honnête? Est-ce que ça peut exister? Je veux bien le croire, si c’est Coralie qui le dit.

     -Ça t’intéresse? demande-t-elle.

     -Quoi?

     -J’aimerais t’avoir dans mon équipe.

     -J’ai quatorze ans.

     -On n’a pas l’intention de se présenter sérieusement avant une dizaine d’années. D’ici là, tu auras vingt-quatre ans.

     -Et tu voudrais que je fasse quoi, exactement?

     -Je te vois bien travailler sur l’éducation. C’est un dossier qui mérite d’être refait de A à Z et comme tu es en plein dedans…

     -Ministre? T’es malade!

     -Pas nécessairement ministre, on verra en temps et lieu… Je voudrais seulement que tu travailles un peu là dessus… De toute façon, tu fais comme tu veux. Je vais t’envoyer le gros du programme et le travail qu’on a fait, et je te laisse réfléchir. Tu peux aussi seulement nous appuyer. Sens-toi bien à l’aise. Je crois juste que tu serais parfaitement à ta place avec nous.

     -Je vais y penser.

     C’est ce que je fais toute la soirée. Je suis incapable de me concentrer sur autre chose. J’ai beau tenter de suivre la conversation, mon esprit dévie afin d’essayer d’arriver à une conclusion satisfaisante.

Je me considère trop jeune pour prendre une décision à aussi long terme. J’arrive à peine à déterminer ce que je veux quotidiennement, ces jours-ci, alors pour ce que je veux faire dans dix ans... Je vais devoir en discuter avec Kim et Danick, bien que ça ne risque pas de m’avancer fort fort. J’imagine déjà sa réaction, à elle : le seul mot « politique » devrait suffire à la faire se hérisser. Ensuite, je lui expliquerai le programme en gros et elle haussera les épaules. C’est ma vie, après tout. Danick, lui, me soutiendra peu importe ma décision. Ce n’est pas le genre à contrecarrer les plans des autres, aussi stupides qu’ils puissent être.

     Je suis une future politicienne.

 

* * *

 

     Il y a eu un tremblement de terre dans l’Atlantique. Un raz-de-marée a déferlé sur la côte européenne, provoquant huit mille morts au Portugal, en Espagne et en France. De notre côté, ça a touché les bouts de terre dans l’Atlantique, mais il n’y a plus personne qui vit là depuis très longtemps.

     Les autorités craignent une réaction en chaîne comme il s’en produit parfois suite à des séismes de cette envergure. Surtout que le dernier dans la région, survenue il y a environ quarante ans, avait causé trois milles morts. Les plaques tectoniques vont être mises sous haute surveillance pour les prochains mois.

     Je n’aime pas les tremblements de terre.

 

* * *

 

J’aime le programme de ma cousine. Il est humain et relativement réaliste, du moins de mon point de vue. C’est une lueur d’espoir dans ce monde de noirceur. Kim elle-même est emballée par le projet.

J’ai parlé à Coralie du centre de recherche sur lequel je suis tombé l’autre jour sur Internet. Je ne sais pas quelle crédibilité on peut leur accorder, mais elle a promis de se pencher sur la question. Il n’y a pas grande chance qu’on puisse vraiment changer quelque chose, mais qui sait?

Je me demande si mes parents seraient fiers de moi. Peut-être me trouveraient-ils ingrate de continuer sans eux et d’avoir déjà retrouvé une humeur respectable. C’est très probable, surtout que la politique les a toujours horripilés, tout comme ma cousine, beaucoup trop idéaliste selon leurs critères.

Ils auraient certainement essayé de me persuader que c’est une idée stupide et que je suis beaucoup trop jeune pour faire de tels projets, avant de contacter Coralie pour lui reprocher de m’embarquer dans ses projets farfelus.

Mais bon, comme ils ne sont pas là, je peux toujours me convaincre qu’ils me soutiendraient, fiers d’avoir une fille qui agit au lieu de rester béatement assise à regarder la Terre tourner à une vitesse folle. Je ferme les yeux et les imagine, discutant de mon changement radical de personnalité et admirant la façon que j’ai de me distinguer intelligemment de mes semblables.

     L’illusion est très satisfaisante, mais je suis tout de même assaillie par la tristesse. Je ne saurai jamais ce qu’ils en auraient réellement pensé. J’ai beau me répéter que c’est probablement mieux comme ça, ils me manquent cruellement.

     La solitude est trop lourde à porter. Je me glisse hors de la chambre, ouvre silencieusement la porte et sors à l’extérieur.

     Il fait noir, mais pas très froid, et j’aperçois même la lune entre les nuages, ce qui me rassure. La lune est l’une des rares choses stables dans la vie. On sait qu’elle est là chaque nuit, suivant son cycle précis, et que ça ne risque pas de changer de si tôt. C’est réconfortant de savoir qu’il y a encore des choses constantes dans ce monde qui dérive.

     Je me rends jusque chez Danick, qui habite à peine à une rue de chez ma tante. J’entre par le sous-sol et me glisse dans sa chambre. Il n’y est pas, mais je n’attends que quelques minutes avant qu’il se pointe.

     -Hey, fait-il en me serrant chaleureusement dans ses bras.

     Ce gars-là, c’est la stabilité incarnée. Tout le contraire de Kim, qui est très volatile. C’est étrange de voir à quel point leurs personnalités sont aux antipodes. Lui, il est calme, stable, bienveillant, silencieux et il ne s’en fait pas pour rien; elle, elle ne peut pas tenir en place, est toujours stressée, pressée et légèrement nombriliste. Ils ne pourraient pas se passer l’un de l’autre. La seule chose que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils ne sont pas en couple, alors qu’ils se portent une affection profonde et totalement transparente.

     -Qu’est-ce qui se passe?

     -Crise de nostalgie.

     Il sourit, m’accordant son regard bienveillant. Il a l’air plus vieux que son âge, avec cette manie de veiller sur les autres et de prodiguer des conseils ou de simples constatations pleines de bon sens.

     -C’est pas grave, me rassure-t-il.

     Il me serre à nouveau, un peu plus fort et je m’accorde la permission de pleurer un peu, pour la première fois dans les bras de quelqu’un. Ça a quelque chose de réconfortant. Ensuite, on s’étend sur son lit. J’aime discuter avec lui pendant des heures. Je sais que je peux lui confier tous mes sentiments et qu’il ne me jugera pas. Je sais aussi que je peux rester silencieuse aussi longtemps que j’en ai envie sans qu’il trouve cela fastidieux.

     -Ça fait combien de temps que tes parents sont ensemble?

     -Je sais pas. Au moins vingt ans, répond-t-il.

     -C’est tellement rare.

     -Je sais. Les tiens aussi, ça devait faire un moment, non?

     -Oui. En général, dans ma famille, les couples semblent durer.

     -Mes deux parents sont enfant unique. Le cercle familial est plutôt restreint, dit-il.

     -Ma mère a deux sœurs et mon père deux frères et deux sœurs. Mais ils ont quand même décidé de n’avoir qu’un enfant. Je me suis toujours demandé pourquoi et, maintenant, il n’y a pas grande chance que j’obtienne une réponse.

     Son regard accroche la photo de Kim sur son mur.

     -Kim a décidé qu’elle partait pour Vancouver cet été.

     -Pour vrai? Il paraît que c’est beau, la Colombie-Britannique.

     Je ne suis jamais sortie des frontières du Québec. Je suis allée jusqu’aux limites du nord québécois. J’ai fait des dizaines de visites virtuelles en trois dimensions, mais ce n’est pas comme aller à quelque part en personne. En plus, c’était surtout des endroits qui n’existent plus aujourd’hui, dévastés par diverses manifestations de la rage terrestre.

-C’est surtout loin, réplique-t-il.

     -Ça te plaît pas?

     -Je doute de ses capacités à survivre seule dans un environnement inconnu et lourd émotionnellement. Elle y va en espérant retrouver son père, tu sais.

     -Elle est plus forte qu’elle ne le laisse croire.

     -Elle a quand même besoin de quelqu’un pour l’aider à garder une certaine contenance, sinon elle laisse son impulsivité la guider et, crois-en mon expérience, c’est rarement beau à voir. Quand elle décide de faire quelque chose de stupide, s’il n’y a personne pour la raisonner, elle le fait avec beaucoup de cœur.

     Après un moment de silence, je réponds :

     -Kim est une petite fille laissée à elle-même. Il est normal qu’elle soit à la recherche de quelqu’un qui puisse prendre soin d’elle. Toi et moi, on n’est pas confrontés à une telle situation.

     -On pourrait l’envoyer en politique.

     -Quoi?

     -Vous voulez une approche plus près des sentiments des gens. Kim en est l’incarnation.

     -Plus humaine, Dan, pas sentimentale. Quoique, je vois bien Kim péter une coche en direct pendant une conférence de presse parce qu’un des journalistes remet en question la nécessité de son plan de doter tout le monde d’un détecteur de mensonges portatif afin de contrer le plus grand fléau de nos jours, l’hypocrisie.

     -J’aime ton idée.

     -Kim qui pète une coche?

     -Non, j’ai compris que c’est une très mauvaise idée de l’envoyer en politique. Mais le détecteur de mensonges, c’est une bonne idée.

     -Pas besoin d’une machine pour ça.

     -J’ai toujours pas compris comment tu fais pour lire dans les pensées des autres.

     -Le langage corporel, Dan, pas les pensées.

     -C’est pareil.

     Je lève les yeux au ciel. Il sourit.   

     -Tu pourrais toi aussi.

     -Je préfère pas, m’assure-t-il.

     Je jette un coup d’œil à l’heure. Il vaudrait mieux que je rentre dormir chez moi.

     Notez l’emploi de l’expression « chez moi ».

 

* * *

 

     Il neige. Le monde entier, ou tout au moins dans la région, est en panique. Tout est fermé et tous se barricadent dans leur maison, comme si le fait de fermer les rideaux allait arrêter la neige de tomber. Moi, je marche, et je n’ai pas l’intention de rentrer tant que les flocons s’accumuleront sur le sol.

     Ça me ramène quelques années auparavant,  quand je trouvais ma mère tellement puérile de s’enthousiasmer autant pour des trucs blancs qui chutaient du ciel. Apprendre à apprécier la neige, bien que ce soit venu en grande partie tout seul, c’est ma façon personnelle d’honorer ma mère.

     J’abandonne après trois heures de marche ininterrompues, puisque j’ai déjà presque fait le tour de la ville et que la fatigue me gagne. Une fine couche blanche s’est accumulée sur le sol, à mon plus grand bonheur. Je fais le souhait que, pour une fois, ça reste comme ça pendant quelques jours.

     Ça me rappelle également que le temps des fêtes approche à grands pas. C’est un moment de l’année que j’apprécie particulièrement, mais ça ne sera pas pareil maintenant que je suis toute seule.

     Non, c’est faux. Je ne suis pas toute seule. Au contraire, je ne crois pas avoir été aussi bien entourée de toute ma vie.

 

* * *

 

     En arrivant, prise d’une inspiration soudaine, je descends au sous-sol et sors les boîtes de mes parents. J’ai peut-être trouvé quelque chose qui va toujours me ramener au souvenir de ma mère, je n’ai rien pour mon père.

     Je vide la boîte, objet par objet. Mon père n’avait pas beaucoup de possessions qui lui tenaient à cœur, d’après ce que je peux constater. Je découvre au fond un t-shirt de l’équipe de soccer de notre école, m’informant que mon père en faisait partie.

     Ma décision est prise instantanément; je me mets au soccer dès que la saison commence. J’ai toujours eu un petit penchant pour cette discipline, de toute façon.

     Je trouve aussi son album des finissants que je feuillette, découvrant que le sport était apparemment la seule raison de vivre de mon père. Les messages de ses amis sont à peine familiers, comme si personne ne le connaissait vraiment. Au fond, il était probablement un peu comme moi.

     Dans la boîte de ma mère, il y a plusieurs journaux remplis de ses pensées et de poèmes. Ça me fera de la lecture pour les prochaines semaines.

     Je trouve également un album rempli de photos prises à l’école. Plusieurs semblent avoir été photographiées dans l’ignorance la plus totale de la part des modèles, ce qui me fascine énormément. Il semble que ma mère s’amu