Le
Tunnel
Je viens
de passer une autre interminable soirée à écouter les filles babiller des potins et des
préjugés. Les torts et les travers des autres constituent
leur nouveau centre d’intérêt. Un truc qui ne me convient
pas du tout. Ça me déçoit terriblement, parce que j’aimerais
pouvoir participer et m’amuser avec elles. Mais je ne suis
pas capable de me réjouir du malheur des autres. Ce n’est
pas moi. Je
marche lentement dans la rue, ressassant tout ce qui m’énerve
chez les filles avec amertume. J’ai toujours eu cette propension à être
dégoûtée de la société, mais je n’ai aucune idée d’où j’ai
pu la pêcher. Peu importe.
L’air
est lourd et le ciel couvert. On va avoir droit au traditionnel
orage de fin de soirée. Je devrais avoir le temps de me
rendre à la maison avant que la pluie ne s’abatte sur moi.
J’espère.
J’en
ai assez d’être lasse, de m’ennuyer en permanence. De cette
indifférence totale à ce qui m’entoure. J’aimerais être
capable d’être heureuse ou, au pire, malheureuse. Mon absence
d’émotion me rend folle.
Ça
y est, je sens une goutte de pluie sur ma main. Je m’empresse
de rabattre mon capuchon. Quelques secondes plus tard,
c’est un véritable torrent qui tombe du ciel. L’idée de
courir ne m’effleure même pas. Je suis déjà trempée de
la tête aux pieds.
Lorsque
j’ouvre la porte de chez moi, dix minutes plus tard, l’eau
remplit déjà presque à ras bord les bouches d’égout, mais
l’orage achève.
Il
n’y a personne. Mes parents ne sont pas encore revenus.
Je descends directement dans ma chambre et ouvre mon ordinateur.
Je jette un coup d’œil à mes émissions pour en mettre une
comme bruit de fond et constate que j’ai un message de
ma tante, ce qui est inhabituel. Elle me demande d’appeler
sur son cellulaire.
Intriguée,
je saisis mon propre téléphone et compose son numéro en
ouvrant ma garde-robe. Il faut absolument que je mette
quelque chose de sec. Elle répond dès la première sonnerie.
-Sophie!
Je viens te chercher.
Elle
a la voix de quelqu’un qui pleure.
-Pourquoi?
-J’aimerais
mieux te le dire en personne.
Elle
raccroche. L’angoisse m’étreint. Il est arrivé quelque
chose, je le sens. J’espère seulement que mes parents vont
bien.
J’oublie
que je dégoutte sur le plancher et remonte au rez-de-chaussée.
L’attente
qui suit est presque insoutenable. De multiples scénarios,
tous plus horribles les uns que les autres, me viennent à l’esprit.
Je me catapulte à l’extérieur dès que la voiture de ma
tante tourne le coin de la rue.
-Tu
es toute mouillée, fait-elle remarquer.
-Il
pleuvait et j’ai pas eu le temps de me changer. Qu’est-ce
qui se passe?
Elle
détourne le regard, fait reculer la voiture en concentrant
toute son attention sur la conduite.
-Anaïs,
qu’est-ce qui se passe?
-Tes
parents ont eu un accident, dit-elle très lentement, détachant
chaque syllabe. Un gars leur est rentré dedans.
-Ils
sont blessés?
Elle
semble de nouveau absorbée par la route qui défile devant
ses yeux. Je retiens mon souffle, redoutant ce qui va suivre.
D’une voix presque inaudible, elle répond :
-Morts.
Elle
secoue la tête, tentant de résister aux sanglots qui la
secouent. Je ne la vois plus. Tout mon univers s’écroule
violemment, chassant définitivement ma lassitude. Pour
la première fois depuis, il me semble, une éternité, je
pleure.
*
* *
C’est à peu
près l’unique chose que je fais dans les jours qui suivent.
Je ferme mon cellulaire, oublie volontairement l’existence
de mon ordinateur et accepte de rester chez ma tante, tenant
compte du fait que ça va empêcher les filles de me retracer.
Je
reste assise devant la télévision et me tape des heures
entières de soaps, de bulletins de nouvelles qui
tournent en rond, de talk-shows, de téléromans et, surtout,
de télé-réalité où le plus grand drame semble être que
tel a parlé dans le dos de l’autre et que la personne concernée
l’a appris en se regardant à la télé le lendemain. Moi
qui n’avais pas ouvert la télé depuis déjà un an, je me
rappelle maintenant la raison de ce reniement.
Je
réussis quand même à dénicher deux programmes intéressants,
ce qui est un exploit en soi, mais ne retrouve malheureusement
jamais l’heure ni le canal.
L’enterrement
a lieu la fin de semaine suivante et c’est ma cousine Coralie
qui m’oblige à y assister. Elle vient me chercher sur mon
divan, ferme la télévision et menace de rester plantée
là éternellement si je ne me lève pas. Comme je ne la connais
pas beaucoup et la soupçonne d’être capable de mettre ses
menaces à exécution, je capitule.
Elle
possède apparemment un côté « psychologue » dont
j’aurais préféré ne jamais connaître l’existence. Elle
m’explique que la seule façon de vivre correctement mon
deuil est de dire adieu à mes parents. Je ne précise pas
que j’en suis pleinement consciente et que, justement,
je ne veux pas vivre mon deuil.
On
me traîne au salon funéraire. Les frères et sœurs de mes
parents font chacun un petit discours, on me propose de
monter, je refuse catégoriquement, on n’insiste pas. Je
les entends murmurer que je ne le prends vraiment pas bien.
Coralie
me saisit par les épaules et me pousse jusqu’aux cercueils
ouverts. Mes parents sont là, tous les deux, leurs corps
recouverts par des draps noirs. Ils ont l’air serein, comme
je les ai rarement vus de leur vivant. Je recommence à pleurer,
mais je sens la colère qui monte en moi. Est-ce que j’ai
vraiment mérité ça?
Ma
cousine me lâche enfin, et je m’empresse de me soustraire à la
vue désarçonnante de mes parents sans vie.
Les
cercueils sont refermés et conduits jusqu’au cimetière,
où ma cousine me traîne à nouveau de force, sans sembler
réaliser qu’elle s’attire ma haine en agissant de la sorte.
Je
reste figée sur place, fixant le bout de mes pieds, durant
toute la cérémonie. Autour de moi, tout le monde pleure.
Par simple esprit de contradiction, je m’efforce de refouler
mes larmes et d’afficher un air parfaitement désinvolte.
Je doute que le résultat soit convaincant.
Ma
cousine retrouve ma trace et vient se planter à côté de
moi. Je m’applique à éviter de la regarder.
-Où vas-tu
rester? me demande-t-elle.
-N’importe
où, qu’est-ce que ça change?
Je
me mors la lèvre. Parler rend plus difficile le refoulement
d’émotions
-Je
m’en vais.
Je
pars d’un pas vif pour rejoindre la station de métro la
plus proche, mais elle me suit. Elle m’attrape par le bras
et m’oblige à me retourner vers elle. J’évite son regard.
Après un court silence, elle propose :
-Je
vais aller te reconduire, okay?
Je
hausse les épaules, devinant que, si je refuse, elle risque
d’insister.
En
voiture, je me tais obstinément, même si j’ai très envie
de manifester mon agacement. Ça ne semble pas l’affecter.
Elle continue de débiter des phrases que je ne n’écoute
même pas Cependant, lorsque je m’aperçois qu’elle roule
vers la maison de ma tante, je rectifie :
-Je
veux aller chez moi.
-Sophie,
tu ne vas pas aller t’enfermer chez toi.
-Je
veux aller chercher mes affaires.
Elle
tourne la tête vers moi, soupire, mais fait demi-tour.
-Comme
tu veux. Mais je t’avertis; rester enfermée dans l’état
où tu es, ce n’est pas une excellente idée.
Je
lui accorde à peine un regard en débarquant de l’auto.
Je grimpe sur le perron et tourne la poignée sans hésiter.
Ce
n’est qu’à l’intérieur qu’un flot d’émotions me submerge.
J’allume la lumière, chose que je ne me rappelle pas avoir
jamais faite. Habituellement, tout est déjà prêt à m’accueillir.
Habituellement, en entrant, je discute avec ma mère pendant
quelques minutes, puis je descends dans ma chambre jusqu’à l’heure
du repas ou alors je monte quand mon père arrive.
Je
ne ferai plus jamais ça.
Écrasée
sous le poids de la nostalgie, je traverse le couloir et
descends en bas. Je m’enferme dans ma chambre. L’écran
de mon ordinateur clignote. J’ai des dizaines de messages.
Avec une certaine réticence, je m’assois et les survole
rapidement. Les premiers sont de Gabrielle et Lizzie, qui
veulent savoir pourquoi je ne suis pas à l’école et m’avertir
que mon téléphone est fermé. Au bout de quelques messages,
elles apprennent la mort de mes parents. Des messages de
condoléances de leur part suivent, ainsi que de Léa, Laurana
et Ana-Gabrielle.
C’est ça!
Continuez de vous inquiéter. Ça compensera pour toutes
ces fois où vous ne vous êtes pas rendu compte que j’étais
malheureuse. Combien de fois ai-je essayé de vous expliquer
ce qui me dérangeait dans votre comportement envers moi?
Combien de fois avez-vous cru que je ne faisais que vous
bouder alors que j’étais sur le point de pleurer?
D’un
clic, toutes les belles phrases sont effacées. Je n’ai
pas besoin de leur amitié. Je m’en sors parfaitement toute
seule.
Je
télécharge quelques dizaines de chansons aux titres plus
déprimants les unes que les autres. J’en trouverai bien
une qui rejoindra assez mon état d’esprit pour mettre des
mots sur ce que je ressens.
J’ouvre
mon cellulaire pour faire le tour de mon répertoire de
mp3 dans le même but et suis assaillie par d’autres messages.
Je ne prends même pas la peine de vérifier leur provenance.
Effacés!
Coralie
me décrirait probablement ça comme une forme d’auto flagellation
psychologique ou un truc dans le genre. Tant pis! Je l’assume
totalement. J’en ai assez du monde entier, de toute façon.
Je
mets le volume de mes haut-parleurs à fond et me laisse
tomber sur mon lit, laissant toutes mes émotions s’extérioriser
d’elles-mêmes.
Le
résultat n’est pas très attrayant.
*
* *
Il
y a eu un ouragan aux États-Unis. Il a dévié de sa trajectoire
et frappé une région qui n’avait pas été évacuée. Quelque
chose comme trois mille morts. Pas si pire. Rien d’exceptionnel.
Seulement,
comme je suis enfermée dans ma chambre, je navigue beaucoup
sur Internet pour éviter de penser. Je lis donc une tonne
d’articles et de blogues sur l’événement, ce qui en change
totalement ma perception. Des centaines, voire des milliers
de personnes ont perdu des proches. Ils se retrouvent dans
une situation semblable à la mienne, sauf qu’ils ont aussi
perdu tous leurs biens matériels, leurs maisons, leurs
villes ont été détruites.
Pourquoi
le climat se défoule-t-il sur nous? Ce n’est pas de notre
faute si la planète est sur son déclin. C’est celle de
nos ancêtres. Nous, nous faisons absolument tout ce qui
est en notre pouvoir pour améliorer, ne serait-ce qu’un
peu, la durée de vie de la Terre.
Au
moins, ici, on est relativement à l’abri des intempéries
de cette envergure. Pour le moment.
*
* *
Ça
doit faire deux semaines que je suis enfermée dans ma chambre.
J’ai perdu le compte exact des jours. Je ne sors qu’une
fois de temps en temps, pour aller aux toilettes et ramasser
la bouffe qu’on laisse à ma porte. Je suis sur le point
de devenir folle.
Pour
rester saine d’esprit, je lis à peu près n’importe quoi.
Je choisis un sujet au hasard, le plus souvent un qui me
préoccupe, mais que je ne connais pas beaucoup, et je lis
tout ce que je peux trouver jusqu’à ce que mes yeux soient
incapables de déchiffrer un mot de plus.
Personne
dans la famille ne sait quoi faire. Ils viennent, chacun
leur tour, à intervalles réguliers, me parler de l’autre
côté de la porte. Parfois, je me contente de rester muette
comme une tombe. D’autres fois, je mets de la musique et
monte le volume pour les faire fuir.
Si
c’était moi qui étais à l’extérieur, ça ferait un moment
que je me serais référée à une autorité supérieure, il
me semble. Je m’étonne à chaque jour qu’aucun policier
ou psychologue ne vienne frapper à ma porte.
Je
me demande si Coralie est repartie à Québec. Sûrement,
mais je garde en moi l’espoir qu’elle va venir me sortir
de ma torpeur avant qu’il ne soit trop tard.
J’ai
parlé au téléphone avec Gabrielle il y a deux jours. En
fait, je l’ai plutôt engueulée parce qu’elle ne cesse d’essayer
de m’appeler et de me laisser des messages. Je me complais
dans mon état d’ermite coupé du monde et elle vient briser
toute la magie. Bon, d’accord, il n’y a pas qu’elle qui
essaie de me rejoindre, mais des mois de frustrations accumulées
contre elle jouaient en sa défaveur. Elle ne rappellera
pas de sitôt.
J’ai
passé la plus grande partie de mon temps à faire des recherches
sur le XXIe siècle. Je ne sais pas pourquoi, mais cette époque
m’a toujours fascinée. C’est là que, en quelque sorte,
le sort de l’humanité s’est joué. C’est là qu’a commencé la
propagande effarante des gens riches et influents. Et il
neigeait.
Je
suis allée dans le Nord, une fois. Là où il y a encore
de la neige chaque hiver. C’est un souvenir qui va rester
gravé dans ma mémoire éternellement. La neige. Le paysage
blanc, immaculé. Ici, il neige une dizaine de fois par
année, mais c’est très aléatoire et ça ne reste qu’une
journée ou deux.
J’en
profite pour dénicher les dernières informations crédibles
sur l’état global de la planète. Il reste apparemment maximum
deux cents à trois cents ans à notre belle Terre. Encourageant.
Je
tombe sur le site d’un laboratoire du Québec qui serait
sur le point de trouver une solution aux changements climatiques.
Je ne comprends pas grand chose de ce qui y est expliqué,
mais je saisis cependant que leur projet est bloqué car
le gouvernement refuse de donner des subventions. Je hausse
les épaules, dubitative. Combien de fois nous a-t-on promis
que les problèmes achevaient?
Je
pousse un long soupir. Je commence à en avoir sérieusement
assez d’être enfermée. Coralie doit être sur le point de
se présenter à ma porte pour m’obliger à sortir. Je ne
bougerai pas avant qu’elle vienne.
Je
ne l’ai jamais particulièrement appréciée, mais c’est la
seule qui ose me tenir tête, et je sais que j’ai besoin
de quelqu’un qui ne fera pas semblant que tout est normal.
Je
tourne en rond comme un lion dans une cage. Une cage que
j’ai moi-même bâtie et que je peux ouvrir à tout moment,
ironiquement. J’ai monstrueusement envie d’aller prendre
une très longue marche dehors, mais ça signifierait abandonner.
Abandonner quoi? Je n’en ai pas la moindre idée. Je sais
seulement que si j’ouvre la porte, j’aurai l’impression
de subir un échec.
Je
suis sûre que Coralie est en chemin pour venir m’aider.
*
* *
Deux
jours plus tard, je rends les armes. Ma cousine ne viendra
pas. Elle est certainement à l’université, en train de
continuer son doctorat ou je ne sais quoi, et elle se fout éperdument
de moi. Devant mon peu d’intérêt pour ses analyses psychologiques,
elle a simplement décidé de m’abandonner à mon sort.
J’appelle
Anaïs. Elle vient me chercher en voiture. Elle ne fait
pas allusion au fait que je viens de passer presque trois
semaines enfermée dans ma chambre. Elle agit comme si on
arrivait de l’enterrement. Elle m’aide à empaqueter les
affaires que je veux emmener et promets de revenir chercher
le reste plus tard. Je ne prononce pas une seule parole,
répondant simplement par des mouvements de la tête et des
haussements d’épaules.
Le
soir, je me couche dans la pièce qui sera ma chambre pour
les prochaines années.
*
* *
Lundi
matin. La directrice de l’école m’a appelée vendredi pour prendre
de mes nouvelles et m’avertir que je devais revenir si
je ne voulais pas être obligée de recommencer mon année.
Donc, malgré ma réticence, que je n’hésite pas à manifester
avec humeur, je retourne à l’école.
Je
monte directement à la bibliothèque, soucieuse d’éviter de rencontrer
une des filles. Je sais que je vais devoir m’expliquer
avec elles un jour ou l’autre. Ce serait étonnant que Gabrielle
ne vienne pas me demander des excuses pour la façon dont
je l’ai traitée au téléphone, mais je tiens à retarder
ce moment le plus longtemps possible.
Je
choisis un livre de façon très aléatoire, à cause de sa couverture
très sobre et de son titre totalement inintéressant. Le
livre se révèle tout de même plus réconfortant que ma réalité,
aussi je m’évade et ne vois pas le temps passer. La cloche
sonne, me tirant de mes rêveries et m’obligeant à regarder
la réalité en face.
Je vais devoir
affronter les autres.
En
tout, mis à part ma conversation avec Gabrielle, j’ai dû prononcer
tout au plus cinq phrases en deux semaines. Je ne suis
pas prête à recommencer à entretenir des relations humaines.
Je veux seulement retourner m’enfermer à la maison jusqu’à ce
que je sois incapable de supporter la vue des murs de ma
chambre une seule seconde de plus.
Je
ferme les yeux quelques secondes pour empêcher les larmes de
couler et je vois ma chambre. Ça me fait réaliser que c’est
déjà fait; je ne veux plus jamais en revoir les murs. J’y
ai déjà passé trop de temps.
Cette
constatation faite, il ne me reste plus qu’à aller en
cours.
J’entre dans
la classe de français en gardant la tête haute et me dirige
directement vers le professeur en serrant mes livres contre
moi. Il me remarque dès que je franchis l’embrasure de
la porte et semble réellement soulagé de me voir.
-Sophie-Anne!
On commençait à s’ennuyer de toi, tu sais. Ça va?
Je
hausse les épaules. Je sais très bien qu’il sait ce qui est arrivé.
Les nouvelles voyagent vite dans la région, encore plus
dans l’école. Je n’ai aucun remord à le mettre mal à l’aise
avec mon regard insistant.
-Tu
devrais pas avoir trop de misère à te rattraper, poursuit-il, détournant
le regard sur les feuilles sur son bureau. Il faudra juste
que tu travailles un peu chez toi.
Chez
ma tante, il veut dire. Je n’ai plus de chez moi. J’ai seulement
une chambre d’amis qu’on me prête pour les quelques années
où je serai contrainte d’habiter là. Probablement qu’on
me mettra dehors dès que j’atteindrai dix-huit ans.
Il
n’a sûrement
pas utilisé le terme « chez toi » pour retourner
le fer dans la plaie, mais c’est l’effet que ça a.
Il
me donne quelques feuilles. Le travail et les notes que
j’ai manqués
pendant les douze cours où j’ai été absente.
-Sophie-Anne!
Lizzie
me saute au cou. Soit Gabrielle n’a pas cru nécessaire de
partager sa mauvaise expérience, soit Lizzie ne s’est pas
sentie concernée par mes reproches. Je considère quelques
secondes la possibilité de lui faire savoir ma façon de
penser tout de suite, mais je n’en trouve pas le courage.
Je la laisse donc patiemment m’étreindre, mais n’amorce
même pas un mouvement pour la serrer en retour.
-Je
me suis vraiment ennuyée.
-Si tu le
dis.
-Si
je peux faire quoi que ce soit pour te remonter un peu
le moral,
n’hésite pas à me le dire, hein?
-Laisse-moi
tranquille.
Elle
obéit,
non sans m’accorder un sourire désolé. Sage décision. Je
gagne mon bureau, sous le regard attentif de quelques élèves.
La plupart adoptent l’attitude d’indifférence envers mon
cas. Tant mieux.
Marie-Élyse,
assise devant moi, m’interroge :
-Où t’étais
passée?
Je
ne peux pas croire qu’en trois semaines, personne ne lui ait rien
dit. Bon, elle n’est peut-être pas très populaire, mais
elle a un réseau de contacts comme tout le monde. Il doit
bien y avoir une de ses connaissances, à quelque part,
qui a entendu dire que mes parents sont décédés.
Je
décide
que la meilleure façon de m’en débarrasser est de lui faire
savoir la vérité sans détour.
-Mes parents
sont morts.
Je
ne réalise
qu’après coup la signification de mes paroles. Je l’ai
dit. Je refusais de me l’avouer, mais maintenant, c’est
fait. Je l’ai dit à voix haute. Impossible de le dénier,
désormais. Je l’ai dit et le monde ne s’est pas écroulé.
Ma voix n’a presque pas tremblé. Pas de larme. Mon propre
flegme m’impressionne.
Marie-Élyse,
de son côté, est complètement désarçonnée.
-Désolée,
fait-elle en se retournant vers l’avant.
Je
sens que je vais bientôt vouer une haine profonde à ce
mot.
*
* *
En
fin de compte, la journée n’est pas aussi horrible que je m’y
attendais. Les filles n’essaient même pas de me parler,
ce qui me rend légèrement amère. Au fond, elles sont ravies
d’avoir une excuse pour se débarrasser de moi. Elles ne
se sentiront plus obligées de m’inviter à leurs soirées
ou de me trouver un gars pour que je puisse parler de lui
dans ces mêmes soirées.
Je
devrais être
contente, j’ai eu ce que je voulais, mais je me sens au
contraire délaissée.
Je
déteste
ne pas savoir ce que je veux.
Je
termine la journée en théâtre, le seul cours dans lequel je n’ai
pas le même groupe. J’espère qu’il n’y en aura pas qui
voudront savoir où j’étais passée, car j’en ai déjà plus
qu’assez de l’expliquer à tout le monde et de voir ensuite
leur expression embarrassée.
Je
me rends d’abord auprès de la professeure afin de signaler
mon retour.
-Madame…
-Oui? Hein!
Sophie-Anne!
J’esquisse
un semblant de sourire. Le premier depuis un bon moment.
-J’ai su
ce qui s’est passé, enchaîne-t-elle. Des affaires de même, ça
m’enrage. L’autre était soûl, y’a rien eu, mais fallait
qui tue… En tout cas. On n’a pas fait grand chose pendant
que t’étais pas là, on a juste eu le temps de lire une
pièce parce que les gars arrêtaient pas de niaiser.
-Okay, merci.
Je
me rassois, légèrement moins morose. C’est un progrès, très minime,
mais un progrès quand même. Je repère les filles d’un coup
d’œil rapide. Lizzie me fait signe, mais je fais comme
si je ne l’avais pas aperçue. Je m’installe à la première
rangée de l’auditorium, à l’écart des autres.
-Bon,
placez-vous en équipe, on va faire des virelangues.
-Ouais,
mais admettons que ça nous tente pas? s’enquit Samuel.
Il
faut toujours qu’il fasse son commentaire, aussi inutile qu’il puisse être.
Il n’a absolument rien fait dans ce cours depuis le début
de l’année, de toute façon, alors je ne vois pas pourquoi
il pose la question.
-Dans
ce cas, t’auras juste à faire semblant quand j’irai vous observer,
comme d’habitude.
Je
ne bouge pas d’un poil tandis que les autres se réunissent. Pas
question que je passe une période complète avec les filles
et je ne connais personne d’autre ici.
L’enseignante
ne semble pas approuver ma décision.
-Tu te mets
pas avec Gabrielle?
-Je lui parle
plus.
-Tu
resteras pas toute seule, ma belle, prévient-elle, balayant la salle
des yeux. Va donc avec Danick et Kimberly, eux aussi refusent
de se mêler aux autres.
-Mais,
madame…
-Envoye!
Je
me lève à contre-cœur
et repère les deux inséparables. Je ne sais pas grand chose
d’eux, à part qu’ils ne se lâchent pas depuis le primaire
et qu’ils ne parlent pratiquement à personne. Gabrielle
trouve Danick très mignon et a récemment enquêté sur son
cas, mais c’est à peu près tout ce qu’elle a pu recueillir, à sa
grande déception.
Je
doute qu’ils souhaitent ma présence, mais je vais tout de même
m’asseoir devant eux, sous leurs regards interrogateurs.
Je leur jette un coup d’œil de côté, constatant que, en
effet, ils ne semblent pas ravis de me voir.
-La prof
ne veut pas que je sois seule.
-Pourquoi
tu te mets pas avec tes amies? demande Kimberly d’un ton
me faisant clairement sentir que je suis de trop.
-Ce sont
plus mes amies.
-Pourquoi?
Pour
plusieurs raisons différentes, mais aucune n’est assez précise pour
avoir vraiment du poids. Je porte mon regard vers l’avant,
prenant mon temps pour réfléchir à la bonne réponse, comme
si ça avait une réelle importance. Comme si ça pouvait
changer leur opinion de moi.
-Elles
n’étaient
pas de vraies amies. C’est tout. J’ai besoin de gens qui
tiennent à moi, pas seulement quand j’en ai besoin.
Mon
cœur
se gonfle sans que je comprenne pourquoi. Je sens des larmes
me monter aux yeux. Je m’en veux de cette démonstration émotionnelle
et je prie pour ne pas qu’ils le remarquent. Je garde les
yeux fixés droit devant moi, refoulant autant que possible
mon envie de pleurer.
-Bonne
chance! C’est impossible dans cette société individualiste, réplique-t-elle.
Soit tu fais semblant que ça ne te dérange pas, soit tu
dois rester seule dans ton coin.
Un
petit peu négative, la fille? Ça explique au moins en gros pourquoi
ils refusent d’avoir des contacts avec le reste du monde.
Ils sont totalement désabusés.
La
prof nous donne un paquet de phrases pour pratiquer notre
diction. À mon
soulagement, mes deux coéquipiers semblent accorder le
même intérêt que moi à l’activité; nul.
-T’es en
secondaire deux? s’enquit Kimberly.
J’acquiesce
d’un mouvement de la tête.
-Comment
tu t’appelles?
-Sophie-Anne.
-Moi
c’est
Kim et lui c’est Danick. On est en trois.
Parfois,
je me demande pourquoi les gens se sentent obligés de répondre à des
questions qu’on ne leur a même pas posées.
-T’étais
pas là aux derniers cours, hein? s’informe Danick.
Le point
sensible.
-Mes
parents sont morts y’a trois semaines.
-Oh!
Pas vrai? s’étonne Kimberly. Comment ça?
-Un
con soûl leur est rentré dedans.
-Quand
je te parlais de la société individualiste! De nos jours,
plus personne n’a la moindre considération pour les conséquences
que pourraient avoir leurs actes sur les autres.
Je
commence à saisir son point de vue. Il est un peu radical, à mon
avis, mais réaliste; les gens sont si peu intéressés à autrui
dans ce monde. Tout est conçu pour l’intérêt personnel.
Chacun travaille d’abord pour soi-même.
Je
l’ai constaté à de nombreuses reprises. Toutes ces filles
qui se parlent dans le dos, se font des mauvais coups et
se battent pour un gars. J’ai vu des amitiés se détruire
pour des trucs complètement anodins. Et ça ne doit pas être
plus beau du côté masculin.
Alors
que ce pessimisme devrait affecter négativement mon moral,
j’ai au contraire l’impression de remonter un peu la pente
grâce à cette froide analyse comportementale.
*
* *
Le
soir, de retour chez ma tante, je suis prise de l’envie
soudaine de téléphoner à Coralie.
Je
demande à ma tante si elle a gardé le cellulaire de mon
père et elle m’indique qu’il est dans une boîte au sous-sol.
Je
descends dans la cave et trouve la boîte des affaires personnelles
de mon père. Avec l’impression de violer son intimité,
je l’ouvre. Je sors les objets un par un, délicatement,
et me rends compte que je ne savais pas grand chose sur
lui. Il y a plusieurs médailles; je ne sais même pas où il
a pu obtenir ça. Des livres. Son ordinateur portable.
Je
trouve son cellulaire et m’empresse de tout remettre à sa
place. Je fais rapidement le tour de sa liste de numéros
et décide qu’il serait prudent de tout importer ceux de
la famille sur mon téléphone. Au cas où.
Ensuite,
je reste assise par terre et rassemble mon courage pour
appeler. Je suis encore persuadée qu’elle m’a rayée de
ses préoccupations. Je repense à la façon dont j’ai agi
avec elle et je trouve tout à fait plausible qu’elle ait
cru que je la détestais. Je dois piler sur mon orgueil
pour composer le numéro.
-Oui
allô?
-Coralie?
C’est Sophie-Anne.
-Ça
va?
-Je
suis retournée à l’école aujourd’hui.
-Ça
s’est bien passé?
-J’étais
un peu seule, tout le monde se posait des questions et
j’ai du travail par-dessus la tête, mais à part ça, oui.
-T’es
restée enfermée combien de temps?
Je
ne répons par immédiatement, surprise, mais satisfaite
de savoir qu’elle ne m’avait pas complètement exclue de
ses préoccupations.
-Je
sais pas exactement. Longtemps.
-Tu
restes chez la sœur de ta mère?
-Ouais.
-Ça
te convient?
-Oui.
-Elle
va t’adopter?
-Je
sais pas.
-Okay.
Tu monteras passer quelques jours ici quand tu seras en
congé, si tu veux.
-J’aimerais ça.
-Parfait.
Alors à la prochaine. Prends soin de toi.
-Toi
aussi.
Je
raccroche, soulagée. C’était en entretient très bref, mais
je n’ai jamais aimé le téléphone de toute façon.
Je
jette un coup d’œil à la boîte de ma mère. Est-ce que je
pourrais découvrir des choses sur elle comme dans celle
de mon père?
J’hésite
pendant quelques minutes, puis je décide que je ne suis
pas prête à ça. Peut-être une autre fois, quand je serai
en état de supporter l’expérience.
*
* *
L’heure
du dîner est le moment le plus pénible de la journée, à l’école.
Il n’est pas bien vu, ni très agréable d’ailleurs, de manger
seule à la cafétéria. Si j’étais comme Ana-Gabrielle, je
pourrais passer toute l’heure du midi à la bibliothèque à lire.
Malheureusement, contrairement à elle, je suis incapable
de sauter un repas. Je suis certaine que je mourrais de
faim.
Quoique, ça
ne dérangerait pas grand chose. Le cours des choses serait à peine
perturbé. La famille aurait un triple deuil, mais après
ils seraient tranquilles.
Je
chasse avec un certain dégoût ces pensées. Venant de moi,
je trouve ça très décevant. J’ai toujours été totalement
contre le suicide et l’apitoiement sur son sort. Je suis
pratiquement en train de me trahir en songeant à des trucs
comme ça.
Mon
plateau dans les mains, je me dirige vers un coin de table
libre lorsque mon œil perçoit un mouvement.
Kimberly
me fait signe d’aller m’asseoir avec eux.
*
* *
Je
travaille comme une déchaînée pendant les semaines qui
suivent pour rattraper mon retard. Apparemment, la Terre
n’a pas cru nécessaire d’arrêter de tourner pendant que
je me languissais dans le sous-sol.
Au
fond, ça m’arrange bien, puisque ça m’empêche de trop penser.
Je suis tellement ensevelie sous les devoirs et l’étude
que je n’ai pas une seconde à allouer à autre chose. Et
lorsque par malheur j’ai une heure de libre devant moi,
je me plonge dans le premier livre qui me tombe sous la
main.
Je
suis consciente que je ne pourrai pas échapper à la réalité éternellement.
Je finis la plupart de mes journées à pleurer silencieusement
dans mon lit en me promettant de m’accorder un peu de temps
seule le lendemain, mais je ne trouve jamais le courage
de le faire.
Anaïs
veille sur moi comme un ange gardien, mais ce n’est pas
ma mère. Elle ne sait pas trop comment s’y prendre avec
moi.
*
* *
À force
de choisir de façon presque totalement aléatoire mes lectures,
j’ai fini par tomber sur un essai qui fait une étude très
détaillée du langage corporel. J’ai eu une sorte de coup
de foudre. C’est venu me chercher, et c’est depuis une
semaine une fascination presque obsessive. J’essaie de
retenir le plus de trucs possibles et ensuite je les éprouve
sur mon entourage. Mon nouvel objectif est de pouvoir déterminer à coup
sûr si quelqu’un ment ou dit la vérité. C’est plutôt valorisant,
surtout que ça semble fonctionner à merveille.
Ça
me pousse à aller vers les autres, à sortir de ma carapace. Ça
fait maintenant deux mois que je suis orpheline, mais j’ai
l’impression que ça fait des années tellement les secondes
s’écoulent lentement. L’envie de pleurer est omniprésente,
mais je le fais de moins en moins souvent, il me semble.
J’ai
commencé à lire un essai sur la psychologie du même auteur,
mais c’est beaucoup plus complexe et moins certain. Je
dirais que c’est plus instinctif, chez moi en tout cas.
Kim
et Danick sont en grande partie responsables de mon rétablissement.
Ce sont les deux personnes les plus extraordinaires que
j’aie rencontrées. Leur amitié est absolue, authentique
et incroyablement altruiste. Ils sont prêts, surtout Danick, à passer
des heures à m’écouter débiter mes problèmes et décortiquer
moi-même mes émotions, tant que je le fais moi aussi en
retour. À force, je crois que j’ai même réussi à mettre
un peu de positif dans la sombre vision du monde de Kim.
Il
faut dire qu’elle n’a pas la vie facile, elle non plus.
Bien qu’elle soit réticente à m’en parler, j’apprends à lire
entre les lignes et Danick m’a tracé le portrait global.
Son père a déserté la maison familiale il y a cinq ou six
ans pour retourner à Vancouver et ils n’ont pas réussi à le
contacter depuis. Sa mère s’en remet très difficilement
et est présentement en couple avec un homme exécrable,
du moins d’après mon amie.
Les
jours se succèdent, toujours très lentement, mais ils sont
de plus en plus supportables. En plus, je vais chez Coralie
en fin de semaine.
*
* *
Le
trajet en autobus jusqu’à Québec dure deux heures. J’écoute
de la musique sur mon cellulaire tout le long, tentant
de contenir une certaine nervosité. Je m’apprête à passer
trois jours complets avec deux personnes que je n’ai pas
vraiment l’impression de connaître.
Une
fois arrivée à destination, je prends le métro et trouve
l’appartement de ma cousine une demi-heure plus tard.
C’est Bruno-Pierre
qui m’ouvre la porte.
-Hey
la cousine!
Je
ne crois pas avoir jamais réellement parlé au chum de Coralie,
ce qui a pour effet de me figer. Je lui souris timidement,
maudissant ma gêne que j’avais fini par croire disparue.
-Salut
Sophie, lance ma cousine plus loin dans l’appartement.
J’entre
et elle vient me serrer dans ses bras. Dire que je ne lui
avais à peu près jamais accordé d’attention avant la mort
de mes parents.
-Désolée,
j’étais en train de travailler, m’indique-t-elle.
La
table est jonchée de papiers. Je hausse un sourcil. Elle
sourit.
-Je
pourrais faire tout ça à l’ordinateur, mais ça me fatigue,
et je trouve ça moins mélangeant comme ça, m’explique-t-elle.
Je
m’approche. Si elle le dit…
-Ne
regarde pas! m’avertit-elle. C’est une surprise que je
réserve pour le souper.
Ma
curiosité est piquée. Coralie s’en aperçoit et juge préférable
de m’entraîner dans ma chambre pour la fin de semaine.
-Alors?
Tu as l’air de t’en sortir plutôt bien, constate-t-elle.
-Je
fais mon possible.
-Tu
as la chance d’avoir une famille qui te soutient. Ça n’est
pas donné à tout le monde.
-Je
sais.
-Tu
possèdes une volonté et une détermination incroyable, ma
belle. Tu fais partie de ceux qui peuvent changer le monde,
tu sais.
Je
ne sais trop qu’elle attitude adopter, croyant d’abord
qu’elle se moque de moi, mais elle semble très sérieuse.
J’opte finalement pour un sourire de gratitude.
-Tu
peux me croire. En tout cas… T’es bien chez ta tante?
-Oui,
oui.
-Elle
a un fils, non?
-Oui,
mais il est au cégep à l’extérieur et je le vois pas très
souvent.
Nous
retournons dans la cuisine, où Bruno-Pierre a fait disparaître
toute trace de papier. Qu’est-ce que ça peut bien être?
*
* *
Après
une séance de magasinage, au cours de laquelle nous dépensons
définitivement plus en livres qu’en vêtements, Coralie
et moi rentrons pour le souper. La curiosité commence à me
ronger, sournoisement, dès le début du souper, mais je
n’ose pas apporter le sujet la première.
La
nouvelle est balancée sans préambules et j’en reste estomaquée :
-Je
me lance en politique.
Je
dépose délicatement ma fourchette, essayant de repérer
la pointe d’humour dans la déclaration. Puis, constatant
qu’elle n’a jamais été aussi sérieuse, je m’applique à deviner
ce qui a pu la pousser à prendre cette décision. La politique
n’est pas le sujet le plus passionnant qui soit, mais certainement
le plus corrompu. Ma cousine serait-elle avide de pouvoir
et d’argent à ce point?
-On
veut révolutionner la politique québécoise en apportant
une approche différente, poursuit-elle. On a déjà une bonne équipe,
une trentaine de personnes fiables et honnêtes. C’est à cause
d’une de mes amies. Son père est un homme millionnaire
et donc influent, et elle m’a fait réaliser à quel point
l’argent mène nos gouvernements. On voudrait changer ça. Ça
peut paraître un peu utopique, mais je crois sérieusement
qu’on pourrait arriver à de quoi.
L’idée
me semble en effet très irréalisable. Pourtant, une petite
voix me dit qu’il est bel et bien grand temps de faire
quelque chose et que c’est l’occasion rêvée d’avoir une
influence importante.
De
la politique honnête? Est-ce que ça peut exister? Je veux
bien le croire, si c’est Coralie qui le dit.
-Ça
t’intéresse? demande-t-elle.
-Quoi?
-J’aimerais
t’avoir dans mon équipe.
-J’ai
quatorze ans.
-On
n’a pas l’intention de se présenter sérieusement avant
une dizaine d’années. D’ici là, tu auras vingt-quatre ans.
-Et
tu voudrais que je fasse quoi, exactement?
-Je
te vois bien travailler sur l’éducation. C’est un dossier
qui mérite d’être refait de A à Z et comme tu es en plein
dedans…
-Ministre?
T’es malade!
-Pas
nécessairement ministre, on verra en temps et lieu… Je
voudrais seulement que tu travailles un peu là dessus… De
toute façon, tu fais comme tu veux. Je vais t’envoyer le
gros du programme et le travail qu’on a fait, et je te
laisse réfléchir. Tu peux aussi seulement nous appuyer.
Sens-toi bien à l’aise. Je crois juste que tu serais parfaitement à ta
place avec nous.
-Je
vais y penser.
C’est
ce que je fais toute la soirée. Je suis incapable de me
concentrer sur autre chose. J’ai beau tenter de suivre
la conversation, mon esprit dévie afin d’essayer d’arriver à une
conclusion satisfaisante.
Je
me considère
trop jeune pour prendre une décision à aussi long terme.
J’arrive à peine à déterminer ce que je veux quotidiennement,
ces jours-ci, alors pour ce que je veux faire dans dix
ans... Je vais devoir en discuter avec Kim et Danick, bien
que ça ne risque pas de m’avancer fort fort. J’imagine
déjà sa réaction, à elle : le seul mot « politique » devrait
suffire à la faire se hérisser. Ensuite, je lui expliquerai
le programme en gros et elle haussera les épaules. C’est
ma vie, après tout. Danick, lui, me soutiendra peu importe
ma décision. Ce n’est pas le genre à contrecarrer les plans
des autres, aussi stupides qu’ils puissent être.
Je
suis une future politicienne.
*
* *
Il
y a eu un tremblement de terre dans l’Atlantique. Un raz-de-marée
a déferlé sur la côte européenne, provoquant huit mille
morts au Portugal, en Espagne et en France. De notre côté, ça
a touché les bouts de terre dans l’Atlantique, mais il
n’y a plus personne qui vit là depuis très longtemps.
Les
autorités craignent une réaction en chaîne comme il s’en
produit parfois suite à des séismes de cette envergure.
Surtout que le dernier dans la région, survenue il y a
environ quarante ans, avait causé trois milles morts. Les
plaques tectoniques vont être mises sous haute surveillance
pour les prochains mois.
Je
n’aime pas les tremblements de terre.
*
* *
J’aime le
programme de ma cousine. Il est humain et relativement
réaliste, du moins de mon point de vue. C’est une lueur
d’espoir dans ce monde de noirceur. Kim elle-même est emballée
par le projet.
J’ai parlé à Coralie
du centre de recherche sur lequel je suis tombé l’autre
jour sur Internet. Je ne sais pas quelle crédibilité on
peut leur accorder, mais elle a promis de se pencher sur
la question. Il n’y a pas grande chance qu’on puisse vraiment
changer quelque chose, mais qui sait?
Je
me demande si mes parents seraient fiers de moi. Peut-être me trouveraient-ils
ingrate de continuer sans eux et d’avoir déjà retrouvé une
humeur respectable. C’est très probable, surtout que la
politique les a toujours horripilés, tout comme ma cousine,
beaucoup trop idéaliste selon leurs critères.
Ils
auraient certainement essayé de me persuader que c’est une idée
stupide et que je suis beaucoup trop jeune pour faire de
tels projets, avant de contacter Coralie pour lui reprocher
de m’embarquer dans ses projets farfelus.
Mais
bon, comme ils ne sont pas là, je peux toujours me convaincre
qu’ils me soutiendraient, fiers d’avoir une fille qui agit
au lieu de rester béatement assise à regarder la Terre
tourner à une vitesse folle. Je ferme les yeux et les imagine,
discutant de mon changement radical de personnalité et
admirant la façon que j’ai de me distinguer intelligemment
de mes semblables.
L’illusion
est très satisfaisante, mais je suis tout de même assaillie
par la tristesse. Je ne saurai jamais ce qu’ils en auraient
réellement pensé. J’ai beau me répéter que c’est probablement
mieux comme ça, ils me manquent cruellement.
La
solitude est trop lourde à porter. Je me glisse hors de
la chambre, ouvre silencieusement la porte et sors à l’extérieur.
Il
fait noir, mais pas très froid, et j’aperçois même la lune
entre les nuages, ce qui me rassure. La lune est l’une
des rares choses stables dans la vie. On sait qu’elle est
là chaque nuit, suivant son cycle précis, et que ça ne
risque pas de changer de si tôt. C’est réconfortant de
savoir qu’il y a encore des choses constantes dans ce monde
qui dérive.
Je
me rends jusque chez Danick, qui habite à peine à une rue
de chez ma tante. J’entre par le sous-sol et me glisse
dans sa chambre. Il n’y est pas, mais je n’attends que
quelques minutes avant qu’il se pointe.
-Hey,
fait-il en me serrant chaleureusement dans ses bras.
Ce
gars-là, c’est la stabilité incarnée. Tout le contraire
de Kim, qui est très volatile. C’est étrange de voir à quel
point leurs personnalités sont aux antipodes. Lui, il est
calme, stable, bienveillant, silencieux et il ne s’en fait
pas pour rien; elle, elle ne peut pas tenir en place, est
toujours stressée, pressée et légèrement nombriliste. Ils
ne pourraient pas se passer l’un de l’autre. La seule chose
que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils ne sont pas
en couple, alors qu’ils se portent une affection profonde
et totalement transparente.
-Qu’est-ce
qui se passe?
-Crise
de nostalgie.
Il
sourit, m’accordant son regard bienveillant. Il a l’air
plus vieux que son âge, avec cette manie de veiller sur
les autres et de prodiguer des conseils ou de simples constatations
pleines de bon sens.
-C’est
pas grave, me rassure-t-il.
Il
me serre à nouveau, un peu plus fort et je m’accorde la
permission de pleurer un peu, pour la première fois dans
les bras de quelqu’un. Ça a quelque chose de réconfortant.
Ensuite, on s’étend sur son lit. J’aime discuter avec lui
pendant des heures. Je sais que je peux lui confier tous
mes sentiments et qu’il ne me jugera pas. Je sais aussi
que je peux rester silencieuse aussi longtemps que j’en
ai envie sans qu’il trouve cela fastidieux.
-Ça
fait combien de temps que tes parents sont ensemble?
-Je
sais pas. Au moins vingt ans, répond-t-il.
-C’est
tellement rare.
-Je
sais. Les tiens aussi, ça devait faire un moment, non?
-Oui.
En général, dans ma famille, les couples semblent durer.
-Mes
deux parents sont enfant unique. Le cercle familial est
plutôt restreint, dit-il.
-Ma
mère a deux sœurs et mon père deux frères et deux sœurs.
Mais ils ont quand même décidé de n’avoir qu’un enfant.
Je me suis toujours demandé pourquoi et, maintenant, il
n’y a pas grande chance que j’obtienne une réponse.
Son
regard accroche la photo de Kim sur son mur.
-Kim
a décidé qu’elle partait pour Vancouver cet été.
-Pour
vrai? Il paraît que c’est beau, la Colombie-Britannique.
Je
ne suis jamais sortie des frontières du Québec. Je suis
allée jusqu’aux limites du nord québécois. J’ai fait des
dizaines de visites virtuelles en trois dimensions, mais
ce n’est pas comme aller à quelque part en personne. En
plus, c’était surtout des endroits qui n’existent plus
aujourd’hui, dévastés par diverses manifestations de la
rage terrestre.
-C’est surtout
loin, réplique-t-il.
-Ça
te plaît pas?
-Je
doute de ses capacités à survivre seule dans un environnement
inconnu et lourd émotionnellement. Elle y va en espérant
retrouver son père, tu sais.
-Elle
est plus forte qu’elle ne le laisse croire.
-Elle
a quand même besoin de quelqu’un pour l’aider à garder
une certaine contenance, sinon elle laisse son impulsivité la
guider et, crois-en mon expérience, c’est rarement beau à voir.
Quand elle décide de faire quelque chose de stupide, s’il
n’y a personne pour la raisonner, elle le fait avec beaucoup
de cœur.
Après
un moment de silence, je réponds :
-Kim
est une petite fille laissée à elle-même. Il est normal
qu’elle soit à la recherche de quelqu’un qui puisse prendre
soin d’elle. Toi et moi, on n’est pas confrontés à une
telle situation.
-On
pourrait l’envoyer en politique.
-Quoi?
-Vous
voulez une approche plus près des sentiments des gens.
Kim en est l’incarnation.
-Plus humaine,
Dan, pas sentimentale. Quoique, je vois bien Kim péter
une coche en direct pendant une conférence de presse parce
qu’un des journalistes remet en question la nécessité de
son plan de doter tout le monde d’un détecteur de mensonges
portatif afin de contrer le plus grand fléau de nos jours,
l’hypocrisie.
-J’aime
ton idée.
-Kim
qui pète une coche?
-Non,
j’ai compris que c’est une très mauvaise idée de l’envoyer
en politique. Mais le détecteur de mensonges, c’est une
bonne idée.
-Pas
besoin d’une machine pour ça.
-J’ai
toujours pas compris comment tu fais pour lire dans les
pensées des autres.
-Le
langage corporel, Dan, pas les pensées.
-C’est
pareil.
Je
lève les yeux au ciel. Il sourit.
-Tu
pourrais toi aussi.
-Je
préfère pas, m’assure-t-il.
Je
jette un coup d’œil à l’heure. Il vaudrait mieux que je
rentre dormir chez moi.
Notez
l’emploi de l’expression « chez moi ».
*
* *
Il
neige. Le monde entier, ou tout au moins dans la région,
est en panique. Tout est fermé et tous se barricadent dans
leur maison, comme si le fait de fermer les rideaux allait
arrêter la neige de tomber. Moi, je marche, et je n’ai
pas l’intention de rentrer tant que les flocons s’accumuleront
sur le sol.
Ça
me ramène quelques années auparavant, quand
je trouvais ma mère tellement puérile de s’enthousiasmer
autant pour des trucs blancs qui chutaient du ciel. Apprendre à apprécier
la neige, bien que ce soit venu en grande partie tout seul,
c’est ma façon personnelle d’honorer ma mère.
J’abandonne
après trois heures de marche ininterrompues, puisque j’ai
déjà presque fait le tour de la ville et que la fatigue
me gagne. Une fine couche blanche s’est accumulée sur le
sol, à mon plus grand bonheur. Je fais le souhait que,
pour une fois, ça reste comme ça pendant quelques jours.
Ça
me rappelle également que le temps des fêtes approche à grands
pas. C’est un moment de l’année que j’apprécie particulièrement,
mais ça ne sera pas pareil maintenant que je suis toute
seule.
Non,
c’est faux. Je ne suis pas toute seule. Au contraire, je
ne crois pas avoir été aussi bien entourée de toute ma
vie.
*
* *
En
arrivant, prise d’une inspiration soudaine, je descends
au sous-sol et sors les boîtes de mes parents. J’ai peut-être
trouvé quelque chose qui va toujours me ramener au souvenir
de ma mère, je n’ai rien pour mon père.
Je
vide la boîte, objet par objet. Mon père n’avait pas beaucoup
de possessions qui lui tenaient à cœur, d’après ce que
je peux constater. Je découvre au fond un t-shirt de l’équipe
de soccer de notre école, m’informant que mon père en faisait
partie.
Ma
décision est prise instantanément; je me mets au soccer
dès que la saison commence. J’ai toujours eu un petit penchant
pour cette discipline, de toute façon.
Je
trouve aussi son album des finissants que je feuillette,
découvrant que le sport était apparemment la seule raison
de vivre de mon père. Les messages de ses amis sont à peine
familiers, comme si personne ne le connaissait vraiment.
Au fond, il était probablement un peu comme moi.
Dans
la boîte de ma mère, il y a plusieurs journaux remplis
de ses pensées et de poèmes. Ça me fera de la lecture pour
les prochaines semaines.
Je
trouve également un album rempli de photos prises à l’école.
Plusieurs semblent avoir été photographiées dans l’ignorance
la plus totale de la part des modèles, ce qui me fascine énormément.
Il semble que ma mère s’amu |